marqueur eStat'Perso

 

 

 

Les futurs contradictoires du travail

Bernard Perret

(Texte repris dans l'ouvrage collectif, Le travail quel avenir ?, Gallimard 1997)

 

I- Aux sources de l'identité personnelle et de l'intégration politique dans les sociétés modernes

II- Progrès technique et spécificité de l'activité humaine

 

La question du travail est en train d'émerger derrière l'obsession de l'emploi. Jusqu'au début des années 90, le débat public et les travaux d'experts portaient presque uniquement sur les moyens de réduire le chômage, perçu comme un déséquilibre temporaire entre une offre et une demande d'emplois. Il est aujourd'hui largement reconnu que les mutations du travail sont porteuses de changements sociaux irréversibles dont la crise de l'emploi est au moins pour partie la conséquence. On ne peut espérer comprendre cette crise en ignorant l'évolution du contenu matériel et existentiel du travail -ce que font et vivent les gens quand on dit qu'ils travaillent-, de ses modes d'institutionnalisation et de ses multiples fonctions anthropologiques et sociales.

En passant de l'emploi au travail, le débat s'est enrichi mais il n'a pas toujours gagné en clarté. Autant, en effet, la notion d'emploi est relativement univoque, autant celle de travail se révèle à l'usage d'un maniement délicat, source de nombreuses équivoques. C'est, en un sens, une réalité universelle, un attribut de la condition humaine, indissociable de la propension de l'homme, dès l'origine, à artificialiser ses conditions d'existence(1), mais c'est également une notion surchargée de significations propres à l'époque moderne, et, comme telles, susceptibles d'être questionnées. Ces équivoques ne sont pas pour rien dans la floraison de thèses contradictoires sur l'avenir du travail. Peut-être ferait-on progresser la confrontation des idées en reconnaissant que l'indétermination croissante du concept est en elle-même un fait social lourd de conséquences et un problème majeur pour la réflexion socio-économique. Le travail est une réalité en voie d'éclatement, et une valeur qui, si elle n'est pas menacée de disparition, demande à être redéfinie, voire réinstituée(2).

 

I- Aux sources de l'identité personnelle et de l'intégration politique dans les sociétés modernes

Il ne fait guère de doute que l'ensemble des significations, valeurs et fonctions que nous attribuons au travail sont le fruit d'une évolution culturelle particulière et ne constituent nullement un invariant anthropologique. Le monde grec, comme le souligne Hannah Arendt dans Condition de l'homme moderne, suivie dans cette voie par plusieurs auteurs récents, avait une vision négative du travail économique, activité nécessaire à la survie physique de l'homme mais dénuée de toute dignité sociale, réservé aux femmes et aux esclaves. Le lieu où s'exprimait la dignité et la liberté de l'homme, ou plutôt du citoyen, était la polis, l'espace public de l'action, de la parole et des arts. Cette référence à la Grèce présente l'intérêt de mettre en lumière le caractère relatif et contestable de la conception moderne de la valeur du travail et de son rôle social. En posant face au travail l'oeuvre, l'action et la parole, Arendt veut souligner qu'il est des formes de présence au monde plus spécifiquement humaines qu'une activité dont la visée première est de satisfaire aux nécessités matérielles de l'existence. Cela étant, que pouvons nous retenir aujourd'hui du modèle grec ? Quitte à enfoncer une porte ouverte, il est bon de rappeler, comme le fait d'ailleurs Arendt elle-même, que la conception grecque du travail est indissociable de l'existence de l'esclavage : "Les anciens jugeaient qu'il fallait avoir des esclaves à cause de la nature servile de toutes les occupations qui pourvoyaient aux besoins de la vie...Travailler, c'était l'asservissement à la nécessité, et cet asservissement était inhérent aux conditions de la vie humaine. Les hommes étant soumis aux nécessités de la vie ne pouvaient se libérer qu'en dominant ceux qu'ils soumettaient de force à la nécessité"(3).

Mais, attention ! Rien n'oblige à suivre Arendt lorsqu'elle semble faire de l'existence de l'esclavage la conséquence d'un jugement de valeur préalable sur la hiérarchie des activités humaines. La causalité inverse s'impose avec davantage d'évidence. Il est raisonnable de supposer que la dévalorisation du travail chez les Grecs découle d'un parti-pris plus fondamental, celui de naturaliser la domination de l'homme sur l'homme, et d'en faire une donnée constitutive de la vie des groupes humains. Le mépris affiché des activités productives, devient alors, plus prosaïquement, le reflet du regard méprisant du maître sur l'esclave. C'est bien en ce sens, semble t-il, que l'on doit comprendre cette citation d'Aristote :

"Assurément, les travaux de ceux qui sont dans un pareil état de sujétion ne doivent pas trouver place dans l'éducation reçue par l'homme de bien (sinon occasionnellement, en vue de ses besoins personnels), car autrement il en résulterait l'absence de toute distinction entre le maître et l'esclave".(4)

En contrepoint, il est intéressant de rappeler ici un passage célèbre de la Phénoménologie de l'Esprit, dans lequel Hegel fait du travail, à l'exact opposé de la perspective grecque, le lieu d'un renversement dialectique du rapport de domination entre le maître et l'esclave. Dans un premier temps, l'esclave apparaît comme celui qui, par manque de courage, accepte la domination du maître, lequel, au contraire impose à l'autre sa volonté de vivre pour lui-même : "Le maître a fait la preuve dans le combat que cet être ne valait pour lui que comme être négatif". Cependant cette hiérarchie des puissances et des valeurs s'inverse lorsque, dans le travail, l'homme est confronté au réel non social. Grâce à son travail, et parce que celui-ci implique une relation d'objectivation mutuelle entre l'homme et la réalité matérielle, l'esclave accède à une forme supérieure de conscience de soi dont le maître est exclu : "Par cette retrouvaille de soi par soi-même, <la conscience> devient donc quant à soi, précisément dans le travail, où elle semblait n'être que sens pour autrui". Quant au maître, son "contentement n'est qu'évanescence, car il lui manque le côté objectal de ce qui est là"(5). Hegel argumente exactement sur le même terrain qu'Arendt, celui de la hiérarchie des modes d'être générés par la division sociale du travail, et le contraste des points de vue n'en est que plus frappant.

Laissant de coté la question de l'esclavage, on peut se contenter d'observer que la conception grecque s'inscrit dans le champ plus large des conceptions traditionnelles de la division sociale du travail. Pour les Grecs, comme pour la totalité des sociétés pré-modernes (y compris, en Occident, les sociétés féodales), la répartition des tâches entre les individus ne doit pas viser l'efficacité mais, d'abord, la réaffirmation de leur place dans une structure sociale dont il faut, avant toute chose, assurer la pérennité. Cette subordination de l'organisation du travail à la reproduction d'un ordre social hiérarchisé a persisté jusqu'à nos jours dans les sociétés vivant en marge de l'économie moderne. Ainsi, chez les Kanaks : "<on travaille> "lorsqu'il le faut" : c'est à dire lorsque les règles sociales légitiment l'effort productif. Dans la société domestique, outre l'exigence d'assurer l'autosubsistance, ces règles imposent un certain nombre d'"extras", travaux d'"utilité collective", notamment lors des fêtes cérémonielles. Mais il est dangereux d'effectuer un surtravail pour disposer des biens matériels que son rang social ne légitime pas, et plus encore, pour acquérir des moyens de production destinés à enclencher un cycle d'accumulation productive. Les propos entendu maintes fois sur la réprobation des ces comportements, la marginalisation des "fautifs" ou, en tous cas, la crainte d'être marginalisé attestent de la permanence de ces règles et de ces représentations"(6).

Par contraste, la spécificité de la "condition de l'homme moderne" apparait nettement : notre culture est fondée sur la reconnaissance de l'égale dignité des individus, l'illégitimité des rapports de domination maintenus par la violence, et le droit pour chacun d'oeuvrer librement à l'amélioration de son sort. Contrairement à toutes celles qui l'ont précédé(7), la société moderne se caractérise par le fait que l'identité sociale, en principe tout au moins, procède de l'action : non plus "je fais ce que je suis", mais "je suis ce que je fais". Quelles que soient les remises en causes actuelles, c'est toujours (et sans doute plus que jamais) sur la base de ce présupposé qu'il nous faut penser la place du travail.

 

Le travail, un temps vécu sous le signe de l'ambivalence

En complément de cette approche anthropo-philosophique, la question de la place du travail peut être abordée de manière plus empirique, à partir d'une analyse de l'évolution des modes de vie et des pratiques sociales. Selon certains sociologues, le travail aurait d'ores et déjà, de fait, perdu sa position centrale dans la vie sociale. Joffre Dumazedier, par exemple, pense que le travail n'est plus l'activité la plus importante pour une majorité des citoyens des pays riches : "Deux tiers des individus, depuis le commencement de leur activité professionnelle, mettent leur intérêt majeur, leur jouissance ou leurs valeurs en dehors du travail - dans leur famille, dans les Week-ends, dans les compétitions sportives, dans le culte des vedettes, dans les activités associatives de leur choix, etc"(8). Dans la même veine, Roger Sue soutient que le travail n'est plus le "temps social dominant", ayant perdu à la fois sa primauté quantitative et sa domination normative (en tant que "lieu de production des valeurs dominantes du système social")(9). Le prétendu attachement des gens au travail ne serait que l'expression de la "satisfaction d'avoir un travail" dans une période où beaucoup redoutent le chômage, l'investissement personnel ayant tendance à se reporter sur la sphère privée, la culture et les loisirs.

Qu'il y ait, de plus en plus, une vie en dehors du travail n'est guère contestable. Ne serait-ce qu'à cause de la réduction du temps d'existence qui lui est consacré. Mais on ne saurait en déduire que le travail a cessé d'être pour nos contemporains l'un des temps forts de l'existence. Implicitement, Roger Sue rabat le travail sur sa dimension utilitaire et instrumentale, pur moyen de "gagner sa vie". A l'opposé, en s'appuyant lui aussi sur un corpus important d'études de terrain, Robert E. Lane pourfend la vision sacrificielle du travail véhiculée par la pensée économique (le travail comme temps sacrifié en vue d'un épanouissement personnel dans la sphère des loisirs). Pour lui, au contraire, "les activités de travail sont généralement préférées aux activités de loisir"(10), et notamment aux sorties en ville et à la télévision. De fait, même s'ils n'en ont pas toujours pleinement conscience, nombre de nos contemporains vivent leur travail comme une passion positive(11) beaucoup plus puissante que toute forme de divertissement.

Sans doute faut-il éviter les généralisations hâtives, tant sont diverses les situations et les attitudes (y compris, pour un même individu, selon les périodes de son existence), dans un domaine où, de surcroît, l'imbrication des contraintes et des satisfactions personnelles génère de fortes ambivalences. En fin de compte, on peut se demander si le fait majeur de l'évolution sociale actuelle n'est pas la diversification et l'individualisation des comportements. Si l'on suit Alain Erhenberg(12), l'individu moderne baigne dans un climat culturel qui le pousse à marquer son autonomie et à exprimer sa différence en accomplissant des "performances" dans l'un ou l'autre de ses domaines d'activité. Lorsque ce besoin d'accomplissement rencontre un contexte professionnel favorable, il se traduit par un fort engagement personnel dans le travail, mais dans bien des cas celui-ci est vécu comme une contrainte, plus ou moins facile à vivre selon les conditions matérielles dans lesquelles il s'exerce, la qualité des contacts humains et les multiples "à cotés" auxquels il donne accès. Confronté à un travail sans intérêt, ou dans lequel ses efforts ne sont pas payés en retour, l'individu aura tendance à chercher ailleurs la reconnaissance personnelle dont il a besoin : l'importance prise par le sport, ou certaines formes de loisir actif permettant la prise de risque ou l'expression de soi (du karakoe au saut à l'élastique), est à cet égard significative. Interrogés sur l'intérêt qu'ils portent à leurs différentes activités, 60% des français se déclarent "passionnés" par l'un de leurs loisirs(13). Mais cela ne joue pas toujours contre le travail, et l'on peut observer que l'équivalence entre les performances économiques et les performances sportives est de plus en plus fréquemment soulignée par la publicité, valorisée par le sponsoring et ratifiée par les employeurs lorsqu'ils sélectionnent les candidats à l'embauche. Dans le même registre, il n'est pas sans intérêt que les objets phares de la consommation (téléphone, ordinateurs) puissent être indifféremment utilisés dans le travail, la vie privée et les loisirs. Tout se passe comme si nous étions amenés à développer et à valoriser des postures et des schèmes d'action identiques dans le travail et la vie personnelle, ce qui facilite la substituabilité, mais aussi les connexions et connivences, entre l'engagement professionnel et les investissements non professionnels. Ces observations sont à rapprocher des analyses qui seront faites plus loin sur les effets du progrès technique et de la tertiarisation : il en résulte une perte d'unité et de spécificité du travail en tant que temps vécu, qui facilite le nomadisme et l'opportunisme, un engagement plus flexible vis à vis de l'entreprise et du milieu professionnel. L'individu cherchant toujours, en utilisant au mieux les diverses possibilités qui s'offrent à lui, à gagner ou conserver l'estime de soi, "le sentiment de valoir quelque chose" étant selon R.E Lane, "le facteur principal du bonheur subjectivement ressenti"(14).

Un rôle irremplaçable dans la construction d'une image de soi

Que l'on soit amené au cours de son existence à prendre ses distances vis à vis de l'engagement professionnel n'enlève rien à l'importance des régulations psychiques opérées par le travail. Celui-ci joue un rôle privilégié dans les l'élaboration de l'image que chacun se fait de lui-même, à tout le moins un rôle spécifique qui ne peut être tenu par d'autres contextes d'interaction socio-affective : "J'affirme que l'identité ne peut pas se construire uniquement sur l'espace privé. La sphère de l'amour, elle-même, ne peut suffire. Aucun être humain ne peut jouer entièrement son identité dans le champ de l'économie érotique, car c'est se placer là dans une situation extrêmement périlleuse. Chacun cherche donc à former des substitutions, par lesquelles on peut reprendre ce qui n'est pas accompli dans la sphère amoureuse, et jouer cela dans un autre champ, au moyen d'un déplacement que la théorie baptise "sublimation""(15). Et quel meilleur terrain que le travail pour guérir ses blessures narcissiques et stabiliser l'image de soi ? En effet, contrairement à l'échange amoureux, qui est le domaine de l'excès, du tout ou rien, le travail est, par excellence, le domaine du relatif, de l'effort patient, de la réussite partielle, il permet la construction progressives (c'est ce qu'implique la notion d'apprentissage) de compromis solides entre les prétentions subjectives de l'individu et le regard objectivant des autres. De plus, le travail, du moins tant qu'il n'est pas trop abstrait, ramène l'individu à la réalité de sa condition matérielle et sociale. Comme l'avait bien vu Freud (dans Malaise dans la civilisation), il s'agit non seulement d'une activité socialement valorisée, mais également d'une activité qui contribue mieux que toute autre "à resserrer les liens entre la réalité et l'individu".

L'intention louable de revaloriser les activités non productives ne peut aller jusqu'à laisser croire que le travail pourrait n'être qu'une activité parmi d'autres. La politique, les arts, la vie associative ou le sport, ne peuvent tout à fait remplacer le travail, parce qu'elles n'offrent pas un appui aussi solide à l'oeuvre d'accommodation de l'image de soi. Le travail, parce qu'il est synonyme d'effort et de contrainte sociale, permet de se mesurer en même temps à la réalité et aux autres, dans un processus long, itératif, qui converge normalement vers un compromis identitaire que chacun peut considérer comme acceptable. Il n'en est pas de même dans la création artistique ou l'engagement politique, activités où l'on mise davantage pour des résultats plus incertains.

 

L'argent et le travail

Tout parent à qui son enfant réclame de l'argent de poche sait d'instinct qu'il n'agirait pas en éducateur responsable s'il se montrait trop généreux. La liberté procurée par l'argent, véritable "droit de tirage" sur la société, n'est vraiment sensée et légitime que lorsqu'on en mesure le prix en terme d'effort et de contrainte sociale.

Pour préciser cette intuition élémentaire, il faut considérer la nature des relations humaines induites par ces deux formes de participation au monde économique que sont le travail et l'échange monétaire. Comme le montre Georg Simmel dans sa Philosophie de l'argent, le rapport au réel et aux autres hommes créé par le médium monétaire est à la fois très puissant et très réducteur. L'argent est, certes, par essence, relation. C'est même "la réalisation la plus claire de la formule de l'être universel, d'après laquelle les choses prennent sens les unes au contact des autres" (16). La formule vaut pour les objets qui acquièrent une valeur monétaire dans la mesure même où ils peuvent être échangés, mais elle vaut également pour les hommes, que l'argent contribue à rapprocher et à mettre en équivalence (ils peuvent mesurer leurs actions et leurs besoins à une même aune). Mais ce rabattement sur l'équivalent monétaire ne va pas sans une perte de contenu et de signification : l'argent ne met en relation que des fragments éclatés de la réalité sociale (marchandises ou contenus existentiels), et non les personnes morales considérées dans leur intégralité. Cette diffraction du lien social n'est certes pas sans avantages : comme l'analyse longuement Simmel, nous sommes bel et bien "libérés" par l'argent. Et le secret de cette libération, c'est que l'argent nous met en interdépendance potentielle avec une multitude de gens et réduit corrélativement l'importance pratique des liens privilégiés qui nous attachent à telle personne ou tel groupe limité : par l'argent, nous pouvons disposer des services d'individus qui nous sont indifférents et à qui nous ne devrons plus rien une fois l'échange soldé. L'argent opère ainsi une intégration fonctionnelle des individus, mais il ne les "relie" pas vraiment : "Il crée certes des relations entre les humains, mais en laissant les humains en dehors de celles-ci"(17).

Par opposition, les liens sociaux créés par le travail engagent plus profondément, et, surtout, plus durablement les personnes. Les formes complexes de coopération qu'il implique participent toujours d'accords implicites plus larges sur les bonnes manières de vivre et d'agir ensemble. Dans son analyse de la division du travail, Durkheim insiste sur le fait que ses effets n'ont rien à voir avec ceux de la "main invisible" imaginée par Adam Smith. D'une part parce qu'elle présuppose l'existence d'autres formes de sociabilité qu'elle vient conforter et compléter : "Il y a donc une vie sociale en dehors de toute division du travail mais que celle-ci suppose", et d'autre part parce que, contrairement à l'échange marchand, les obligations mutuelles qui la constituent ont un caractère durable, "si la division du travail produit la solidarité, ce n'est pas seulement parce qu'elle fait de chaque individu un échangiste comme disent les économistes ; c'est qu'elle crée entre les hommes tout un système de droits et de devoirs qui les lient les uns aux autres d'une manière durable"(18). Par ailleurs, le lien social crée par le travail diffère de la relation monétaire par son inscription (plus ou moins réelle, plus ou moins perceptible) dans un agir collectif sous tendu par le désir commun de mieux vivre. Pour reprendre l'une des thématiques de Simmel, l'argent s'inscrit de manière totalement neutre dans les "séries téléologiques" (c'est un pur "moyen", sans finalité prédéterminée), alors que le travail inclut dans son processus sa propre dimension téléologique : on parle d'ailleurs volontiers de "sens du travail", ce qui n'est qu'une manière de dire que ses finalités sont toujours, au moins pour partie, présentes dans son contenu. Le travail peut donc s'analyser, à différents niveaux, comme ce qui donne sens et légitimité à la circulation monétaire, et comme un nécessaire contrepoids aux forces de dissociation libérées par l'argent.

Que se passe t-il lorsqu'on verse, sans rien exiger en contrepartie, un revenu à des personnes n'ayant jamais travaillé ? On en a une idée avec le comportement de certains jeunes adultes bénéficiaires du Revenu minimum d'insertion : ils s'habituent à ce qu'on leur doive de l'argent du seul fait de leur existence et s'installent parfois dans une attitude passive et revendicatrice. Le lien avec la société est faussé, perçu comme pur rapport de dépendance. L'exemple de la "loi sur les pauvres" (la loi de Speenhamland), en vigueur en Grande-Bretagne de 1795 à 1834 est bien connu(19), notamment grâce à l'importance historique que lui attribue Karl Polanyi dans la genèse des idées libérales. Si l'on en croit Polanyi, les conséquences sociales et culturelles de cette première expérience historique d'un revenu d'existence auraient été proprement catastrophiques : "Speenhamland fut un instrument infaillible de la démoralisation populaire. Si une société humaine est une machine qui agit d'elle-même pour perpétuer les modèles sur lesquels elle est construite, Speenhamland fut un automate destiné à détruire les modèles susceptibles de fonder n'importe quel type de société. Cette loi ne fit pas qu'encourager les tire-au-flanc et ceux qui voulaient tirer parti de leur insuffisance prétendue, elle augmenta les séductions du paupérisme pour un homme au moment critique précisément où il s'efforçait d'échapper au sort des misérables. Une fois l'homme entré à l'asile (il y entrait d'ordinaire si lui et sa famille avaient passé un certain temps "à vivre des impôts"), il était pris au piège et pouvait rarement en sortir"(20). Les libéraux britanniques tireront argument de cet échec pour défendre la liberté du travail et le libre jeu du marché : jamais peut-être l'idée de "valeur-travail" dont a hérité la science économique naissante, qui a eu pour fonction idéologique, comme l'a bien montré Louis Dumont, d'ancrer l'autonomie sociale de l'individu sur sa capacité productive(21), n'aurait émergé sans cette expérience historique fondatrice. Pour l'essentiel, la leçon reste valable : l'argent concrétise l'autonomie sociale des personnes, mais seul le travail a vocation à la fonder. Tirons-en une conclusion pour les débats contemporains sur le "revenu d'existence" : il y a une incohérence majeure à vouloir dissocier travail et citoyenneté socio-économique, sauf si l'on envisage parallèlement une "dé-monétisation" partielle de la vie sociale permettant le développement d'autres formes d'activité et de réciprocité. La socialisation par la consommation marchande n'est pas suffisante pour faire société, et la situation des jeunes sollicités en tant que consommateurs sans avoir la possibilité de travailler est à cet égard préoccupante.

Le travail ne se contente pas de légitimer (en l'attachant à l'ordre de la nécessité) la liberté individuelle, il contribue également à la rendre pratiquement compatible avec une vie sociale organisée en contribuant de diverses manières à la socialisation des individus. En tant que vecteur d'identité collective, tout d'abord, générant des communautés sociales ou professionnelles de toute taille, de l'atelier à la classe sociale. Mais également en tant qu'expérience quotidienne faite d'interactions sociales fortement structurées et d'utilisation de codes sociaux variés dont il permet l'apprentissage et l'intériorisation (le respect des engagements, des horaires, le sens de la propriété...). Il permet en outre de s'approprier une idée, même partielle, du bien commun (la satisfaction des clients, par exemple...). Dans une société centrée sur l'économique, le déficit de socialisation par le travail porte donc atteinte au lien civil (que l'on pourrait définir comme l'ensemble des valeurs, normes et routines comportementales qui sont mises en jeu dans l'ordinaire des rapports sociaux, le savoir-vivre au sens large du terme(22)) et au lien politique (les droits et des devoirs que l'on se reconnait vis à vis de la collectivité dans son ensemble, l'implication dans les affaires publiques). On constate d'ailleurs que les difficultés d'intégration professionnelle des jeunes ont un impact sur leurs comportements politiques : ils continuent, certes, à voter en assez grand nombre, mais leurs préférences sont plus instables et ils ont une plus grand propension à choisir les partis protestataires. Et ce d'autant plus qu'ils sont en marge du monde du travail. Comme le résume Annick Percheron, "L'incivisme des jeunes a d'abord pour cause leur non existence sociale."(23).

II- Progrès technique et spécificité de l'activité humaine

Le fait que l'intégration sociale par le travail apparaisse comme une donnée constitutive des sociétés modernes ne suffit pas pour éliminer l'hypothèse d'un changement radical. Celui-ci pourrait en effet résulter d'un processus historique irrémédiable de raréfaction et de dénaturation du travail sous l'effet du changement technico-économique. Il est difficile de nier que le travail connaît d'importantes mutations : celles-ci résultent à la fois de l'évolution des biens et services produits (et donc de la nature des demandes qui s'adressent au système économique), de l'évolution du fonctionnement des marchés (sous l'effet, notamment, de la mondialisation), et enfin du progrès des techniques de production. On privilégie dans ce qui suit cette dernière entrée, parce qu'elle permet le mieux de saisir les implications sociales des métamorphoses du travail.

Depuis deux décennies, le développement rapide des technologies de l'information, ce que l'on appelle parfois la "révolution informationnelle" a entraîné un nouveau déplacement de la frontière homme/machine. Il ne s'agit plus simplement d'augmenter la puissance physique du travail humain, ni d'en améliorer directement l'efficacité, mais de le remplacer jusque dans une partie de ses fonctions abstraites. Les robots modernes sont plus que de simples machines : ils sont capables d'assurer des fonctions logiques simples et de faire face avec souplesse et sans perte de temps à des variations dans la spécification des produits. C'est ce qui permet aux constructeurs automobiles de varier presque à l'infini la finition de leurs modèles sans perte de productivité. La technique ne se contente plus de suppléer l'action mécanique du travailleur sur la matière, mais elle se substitue en partie à ses capacité d'observation, de calcul, de mémorisation et d'organisation. Ce qui autorise le développement d'un vaste domaine d'activités matérielles ou immatérielles "assistées par ordinateur" (conception, dessin, production, gestion).

Cette nouvelle vague de substitution de la machine à l'intervention humaine frappe l'esprit par son ampleur et sa radicalité. Les ouvriers licenciés sont tentés d'y voir la cause principale des pertes d'emplois industriels. Il est banal de lire ou d'entendre que ce sont désormais les "machines qui produisent". Il est clair que ce mouvement de substitution s'effectue beaucoup plus lentement, voire pas du tout, dans certains activités de services "relationnels", services sociaux ou services aux ménages(24). Est-il vraiment irrésistible dans l'industrie ? L'évolution technologique conduit assez naturellement à imaginer des chaînes de fabrication fonctionnant avec un nombre très réduit d'ouvriers. Ce mouvement pourrait, certes, être contrebalancé par l'accroissement de la production et le développement de nouvelles activités, mais il y a de bonnes raisons pour penser que la consommation d'objets manufacturés n'augmentera plus jamais à un rythme suffisant pour équilibrer les gains de productivité. De fait, on assiste dans tous les pays développés à un déclin au moins relatif des effectifs industriels et à une croissance corrélative de la part des services dans l'emploi(25).

Les nouvelles figures du travail

En tout état de cause, on peut faire l'hypothèse que le progrès technique va continuer à modifier qualitativement le rôle du travail humain dans les processus productifs. Le sens des évolutions ne fait guère de doute même si leur rythme peut prêter à discussion. Pour dire les choses brièvement, tout ce que le travail humain comporte de mécanique, répétitif et standardisable a vocation à être effectué par des dispositifs techniques. En bonne logique, l'activité humaine devrait tendre à se spécialiser dans ce qui fait sa spécificité par rapport aux machines.

Cette spécificité comporte plusieurs facettes. La première, celle que l'on évoque le plus souvent, est liée aux capacités d'abstraction et à la créativité du cerveau humain. D'où résulte l'imagination, la capacité d'inventer de toute pièce des mondes nouveaux d'une incroyable complexité. Le fait que le travail mobilise de plus en plus intensément cette partie noble des compétences humaines constitue l'aspect le plus réjouissant de l'"économie du savoir" que l'on nous annonce, et suffirait, soit dit en passant, à établir l'insuffisance d'une vision purement instrumentale du travail. Mais le travail de demain ne s'y réduit nullement.

Le second aspect de ce que l'on pourrait appeler "l'humanité du travail" concerne la prise en charge de l'incertitude. L'homme et lui seul possède la faculté d'interpréter une information en fonction de l'ensemble de son contexte matériel et social : mieux (ou, plus exactement, d'une autre manière) que les systèmes techniques les plus perfectionnés, nous sommes capables de réagir instantanément à un événement imprévu ou à une menace difficile à cerner en mobilisant des éléments d'appréciation diversifiés et hétérogènes (y compris des critères éthiques), parfois sans rapport direct avec la situation en cause. C'est ce qui permet aux policiers ou aux gardiens d'immeuble de remplir efficacement leur mission, et aux travailleurs de l'industrie de faire face quotidiennement à une multitude d'aléas (erreur dans une transmission d'information, défaillance technique...). C'est aussi ce qui permet aux cadres dirigeants de réagir rapidement au flot d'information qui leur parvient quotidiennement sur les coûts, l'évolution des marchés, le comportement des actionnaires, etc.

Le troisième aspect, enfin, c'est la capacité d'entrer en relation, en communication et en sympathie avec ses semblables, de comprendre et de prendre en charge leurs besoins, matériels, affectifs et symboliques, et de susciter l'apparition de ce bien rare et fragile qu'est la confiance. Ce qui suppose des compétences spécifiques, langagières notamment, mais aussi des ressources personnelles plus difficiles à objectiver, des "qualités morales" telles que le courage, la faculté d'empathie, le sens des responsabilités. On peut sans grand risque faire le pari que le travail reposera sans cesse davantage sur ce qu'il y de plus spécifiquement humain dans notre capacité de communiquer et d'agir. Parler d'économie du savoir est à cet égard simpliste, dans la mesure ou la dimension relationnelle et morale de cette "compétence sociale" n'est nullement réductible à sa dimension cognitive : le travail tend à recouvrir toutes ces autres formes de présence au monde que visait Hannah Arendt à travers les notions de parole et d'action. Ce qui, du point de vue de la qualité du vécu individuel, est sans conteste une bonne nouvelle, mais qui, paradoxalement, comme on le verra plus loin, constitue l'une des causes les plus fondamentales de la crise sociale.

Mais ce n'est pas tout : la tendance générale à l'accroissement de la dimension immatérielle et relationnelle du travail ne doit pas occulter la pérennité de tâches moins nobles. Les gestes humains les plus modestes conserveront leur place dans les interstices, les marges et zones d'ombre des systèmes les plus performants. Il faudra toujours des travailleurs pour assurer des tâches d'entretien et de nettoyage : remplacer une vitre cassée, nettoyer les bureaux pendant la nuit, faire la toilette des vieillards impotents, repasser les cols des chemises, changer les draps dans les chambres d'hôtel, faire disparaître les graffitis sur les murs et les déjections canines dans les rues, nettoyer les plages polluées... L'un des cauchemars des prochains siècles pourrait bien être la prise de conscience par l'humanité du caractère irréductiblement entropique de son activité : emballages perdus, épaves diverses, friches industrielles, centrales nucléaires désaffectées, déchets, déjections, pollution de l'air, de l'eau... Toute activité produit du désordre et des résidus inutilisables ou dangereux : c'est l'une des tares de notre condition. A y regarder de près, nous consacrons déjà une large part de notre existence privée à la lutte contre le désordre et la saleté : faire son lit, cirer ses chaussures, se laver les dents... la transmission et l'entretien de la vie (l'élevage des enfants, les soins aux vieillards), tâche essentielle qui pèse toujours lourdement sur les femmes, malgré l'électroménager et la révolution féministe. Quel lien entretiennent ces activités vitales avec les activités proprement économiques ? Aristote, déjà, opérait une claire distinction entre l'économie domestique, l'entretien de la vie, et, d'autre part, la production, qui se réalise dans une oeuvre extérieure à celui qui l'exécute et aux moyens qu'il met en oeuvre, ("de la navette <du tisserand> on obtient autre chose que son simple usage"). De manière significative, il associait l'esclavage au service de la vie, c'est à dire pour lui à l'action de l'homme libre, et non à la production : "la vie est action, et non production, et par suite aussi l'esclave est un aide à ranger parmi les instruments destinés à l'action", et établissait un lien direct entre l'esclavage et les servitudes de la condition humaine :"le secours que nous attendons de la force corporelle pour la satisfaction de nos besoins indispensables provient indifféremment des uns et des autres, aussi bien des esclaves que des animaux domestiques"(26). On voit s'esquisser là une séparation nette entre la logique de l'accumulation (processus cumulatif de production de nouveaux outils et de nouvelles richesses), et celle de la vie (faite de processus cycliques, depuis les cycles de la nourriture, des vêtements, de la toilette, jusqu'au cycle vital qui va de la naissance à la mort). Aristote avait une perception très aiguë du fait que la production, au sens d'accumulation, ne libère pas l'humanité des contraintes de sa condition biologique. La prise de conscience des limites du progrès technique, de son incapacité à modifier certaines données fondamentales de la condition humaine, nous rapproche de cette intuition, malgré l'amélioration bien réelle des conditions matérielles de l'existence. La nouveauté, c'est que, en plus de notre écosphère privée, nous serons de plus en plus confrontés collectivement et à grande échelle à la question de l'entretien de la niche écologique de l'humanité. Bien entendu, la technique peut ici ou là nous venir en aide : usines de retraitement des déchets, dépollution des eaux, etc...mais le propre de l'entropie, du désordre et des déchets, c'est leur caractère diffus, récurrent, irréductible, le caractère permanent de la mobilisation qu'il faut leur opposer. Le mieux que l'on puisse faire, chacun le sait, c'est de les rejeter à l'extérieur de son espace vital, comme la poussière de l'appartement que l'on jette par la fenêtre. Mais l'humanité n'a plus cette possibilité.

L'inscription du travail dans l'histoire

Les observations qui précèdent renvoient à un vieux débat sur la nature des activités humaines. Dans les textes classiques qui jalonnent la réflexion sur le travail, sa signification a souvent été évaluée en référence au temps : comment le travail participe t-il à l'effort de l'homme pour inscrire son existence dans une histoire qui le dépasse ? La distinction établie par Hannah Arendt entre le travail et l'oeuvre repose principalement sur des considérations temporelles. Elle définit le travail comme une activité imposée par la nécessité d'entretenir le processus vital, activité quasiment métabolique qui ne permet pas de distinguer l'homme de l'animal (d'où l'expression significative d'animal laborans). C'est pour cette raison que le travail économique n'est pas apte, de son point de vue, à représenter la spécificité, la "non naturalité" de l'agir humain. Les productions du travail sont faites pour être détruites, consommées dans le cycle de la vie, "interminable répétition", "lutte quotidienne dans laquelle le corps humain est engagé pour nettoyer le monde et l'empêcher de s'écrouler"(27). Or, pour Arendt, la temporalité qui définit la spécificité de l'homme n'est pas le temps de la survie biologique, mais un temps symbolique qui dépasse les étroites limites de sa vie. Et c'est d'abord dans l'oeuvre, l'oeuvre d'art, mais aussi l'objet durable fabriqué par l'artisan ou l'ouvrier, à partir d'un "matériau" tel que le bois dont la solidité et la permanence dépassent celles du corps humain, que s'exprime la volonté prométhéenne de vaincre le temps. La valeur de l'oeuvre est liée au fait qu'elle survit à son auteur, contrairement aux productions du travail économique, faites, selon Arendt, pour être consommées : "c'est cette durabilité qui donne aux objets du monde une relative indépendance par rapport aux hommes qui les ont produits et qui s'en servent, une "objectivité" qui les fait s'opposer, résister, au moins quelques temps, à la voracité de leurs auteurs et usagers vivants...(...) Les objets ont pour fonction de stabiliser la vie humaine".

Cette opposition entre le travail et l'oeuvre est-elle pertinente au regard de ce que sont réellement les activités économiques ? Il est frappant, d'observer que les pères fondateurs de l'économie politique moderne avaient une vision du travail exactement opposée à celle d'Arendt. Pour Adam Smith, le "vrai" travail économique est le travail "productif", qui augmente la valeur des objets : "le travail d'un ouvrier ajoute, en général, à la valeur de la matière sur laquelle il travaille", alors que "Le travail d'un domestique, au contraire, n'ajoute à la valeur de rien", parce que "en général, ses services périssent à l'instant même où il les rend" (28). Le travail productif participe donc d'un processus d'enrichissement cumulatif, en augmentant chaque année, la "valeur échangeable" produite par l'économie. Mais, une fois de plus, c'est Marx qui est allé jusqu'au bout de l'idée en définissant comme travail productif le travail dont la valeur est incorporée au capital. La valeur économique et la signification politique du travail réside dans le fait qu'il s'objective dans l'accumulation du capital, processus historique par excellence. Hannah Arendt ne s'y est d'ailleurs pas tout à fait trompée puisqu'elle conteste la tendance des temps modernes, "de Karl Marx en particulier", à "considérer tout travail comme une oeuvre"(29), au motif que le travail, même productif, ne " "produit" jamais rien que de la vie". Arendt exagère, c'est certain : un pont n'est-il pas ordinairement qualifié d'"ouvrage d'art" ? Pour ce qui nous concerne, il importe surtout d'observer qu'à travers ces deux points de vue contradictoires émerge la même idée d'un lien entre la dignité du travail et son mode d'inscription dans la temporalité humaine. Quelles conclusions en tirer ? De toute évidence, il n'y a pas de relation mécanique entre la nature des tâches effectuées et la qualité sociale de l'emploi : Daniel Mothé cite l'exemple des éboueurs de la ville de Paris qui ont obtenu des salaires et des conditions de travail que pourraient envier bien des travailleurs de l'industrie(30). Et pourtant, le fait qu'une part croissante de ce que nous appelons travail soit moins directement intégré au processus d'accumulation n'est pas sans conséquences.

Le travail économique, résultat de la division sociale du travail

Dans l'économie de marché postindustrielle, les frontières s'estompent entre les catégories arendtienne de travail, oeuvre, action parole...Au fur et à mesure de l'extension des régulations monétaires, le travail déborde sur l'ensemble des formes de l'agir humain. Dans la plupart de ses multiples avatars, le travail économique (c'est à dire le travail susceptible d'être rémunéré) n'a plus rien d'une ressource productive dont on pourrait évaluer a priori la rareté ou la surabondance. C'est au contraire le résultat d'un processus de définition, d'évaluation et de partage des tâches au sein de la société, processus aujourd'hui principalement orienté par l'extension du marché et l'accroissement du rôle des médiations monétaires. La création d'activités de service rémunérées tend à dépendre d'évolutions endogènes à la culture et aux rapports sociaux, à rebours de la vision marxienne de "forces productives" imposant leur mouvement à la société. Dans ces conditions, c'est bien mal poser le problème que de parler de "fin du travail". La vraie question est plutôt de savoir dans quelle mesure le travail qui se réinvente sous le double empire de l'extension du marché et du progrès technique est encore apte à remplir l'ensemble des fonctions qui lui ont été attribuées dans nos sociétés.

Sans entrer ici dans le détail des conséquences sociales de la tertiarisation du travail, on peut rappeler deux points de rupture majeurs par rapport aux dynamiques de la société industrielle :

- Le travail devient plus hétérogène, en terme de compétences requises, de mode d'engagement et de structuration des rapports sociaux, de reconnaissance et de statut social. Il perd également ses traits distinctifs et son homogénéité en tant que réalité vécue, autrefois contenue dans les trois unités de la tragédie classique : repères spatiaux (l'atelier, le bureau) et temporels (les horaires fixes et standardisés), sans oublier l'unité d'action (la brutale évidence du rapport de subordination). Il en résulte à la fois un éclatement des "mondes sociaux" du travail(31), une plus grande opacité et une plus grande indétermination de ses contenus concrets.

- En s'annexant progressivement toute activité socialisée, le travail perd de son autonomie en tant qu'espace de socialisation régi par des règles et des logiques spécifiques (notamment parce que les compétences qu'il met en jeu se distinguent moins de celles qui permettent d'agir dans d'autres contextes sociaux). Il en résulte que le travail n'est plus l'instance d'appel fournissant aux individus mal socialisés la possibilité d'une promotion par l'effort (dans une économie de services, on ne peut plus dire "c'est au pied du mur qu'on voit le maçon").

Pour ces deux raisons, sur lesquelles il faudrait s'étendre davantage(32), le travail est aujourd'hui moins capable qu'hier d'assurer seul la fonction d'objectivation du lien social dans une société qui se veut individualiste et égalitariste. Autre manière de dire que la division du travail reconfigure les rapports sociaux selon des modalités peu compatibles avec les exigences de la citoyenneté sociale. Tel est l'un des noeuds, peut-être le plus fondamental, de la nouvelle question sociale. Si l'on admet cette hypothèse, la crise de l'intégration sociale par le travail présente un caractère historique et justifie un traitement politique plus radical que les divers remèdes socio-économiques essayés jusqu'ici.

Nouvelles technologies et valorisation des compétences individuelles

L'évolution du travail est par elle-même, indépendamment des effets de la mondialisation et des politiques socio-économiques, génératrice d'inégalités sociales et d'exclusion. Cela résulte à la fois du fait que le développement des activités de services aux ménages tend à s'inscrire dans un processus de différenciation sociale, et de l'impact des nouvelles technologies sur l'organisation et la qualification du travail productif. Ce dernier point, toutefois, n'est pas sans faire débat. Certains font remarquer qu'il n'y a pas de relation déterministe entre la technologie, l'organisation du travail et le niveau de formation requis. Les exemples allemand et japonais sont souvent cités pour prouver qu'une requalification du travail d'exécution est possible, même avec des travailleurs de faible niveau de formation initiale. Simon Wuhl n'hésite pas à affirmer que "l'existence, la pérennisation, le développement d'un processus d'exclusion (...), apparaissent en grande partie comme des conséquences de la logique de fonctionnement de notre modèle productif"(33). Pour les économistes et sociologues du travail qui partagent ce point de vue, la meilleure manière de tirer parti du progrès technologique ne serait pas d'accroître les niveaux de formation initiale des travailleurs mais de rendre l'organisation du travail "qualifiante" en développant le travail en équipe et la polyvalence, en développant la motivation des travailleurs, et en mobilisant leur capacité d'initiative pour augmenter la souplesse et la réactivité du dispositif de production. Les possibilités offertes par les nouvelles technologies ne sont d'ailleurs pas le seul ressort de cette logique "post-taylorienne" : l'importance prise par la "compétitivité hors-coût" (qualité, délais), joue également en faveur d'une mobilisation plus intensive du facteur humain et d'une meilleure coopération entre travailleurs de divers niveaux de qualification.

Ces constats suffisent-ils à rendre plausible l'émergence d'un nouveau "modèle productif" réconciliant la compétitivité économique et le progrès social ? On peut en douter. A supposer qu'il soit économiquement rationnel, dans certaines situations, de limiter les effets sélectifs de la division du travail et de mieux utiliser les capacités du personnel d'exécution, rien n'indique que ce mécanisme vertueux puisse être facilement étendu à l'ensemble de l'économie. Le "toyotisme" reste une vue de l'esprit dans les nombreuses entreprises où perdurent des rapports de travail rigides et hiérarchisés caractéristiques de l'organisation taylorienne, ou dans les très petites entreprises où travaillent une part croissante des salariés(34), dans lesquelles l'évolution du travail et des rapports sociaux relève d'autres dynamiques. De plus, si les entreprises les plus modernes font parfois de réels efforts pour requalifier le personnel en poste, elles ne sont pas prêtes pour autant à embaucher des chômeurs peu qualifiés. Le "nouveau modèle productif" n'est que l'une des facettes d'un monde du travail en voie d'éclatement.

Les organisations qualifiantes ne changent rien au fait que la qualité du facteur humain intervient de manière plus discriminante dans les performances des systèmes productifs, à l'opposé de la massification du travail permise par l'organisation taylorienne. Pour bien comprendre la logique de cette évolution, il faut analyser les modalités d'incorporation du progrès technique à la productivité du travail individuel. A titre d'hypothèse, on peut identifier quatre états successifs des rapports entre la connaissance technique et l'efficacité productive du travail :

- le premier âge, qui a précédé la révolution industrielle, se caractérise par le développement des connaissances scientifiques hors de la sphère du travail productif. L'efficacité du travail s'améliore lentement, sous l'effet d'un apprentissage progressif, d'une accumulation d'innovations empiriques qui diffusent peu d'un métier à l'autre ;

- le deuxième âge, celui des débuts de l'industrialisation, qui voit l'application systématique du savoir scientifique à la domestication de l'énergie mécanique à des fins productives ;

- le troisième âge, celui du l'"organisation scientifique du travail", au cours duquel la méthode scientifique est massivement appliquée à la rationalisation du travail humain lui-même ;

- le quatrième âge, dont nous voyons se développer les prémisses, verra le savoir et la compétence s'autonomiser en tant que facteurs de production, et, en un certain sens, se dissocier à nouveau de l'ordinaire du travail humain.

Cette périodisation met en évidence une importante mutation dans la manière dont l'efficacité productive du savoir s'objective dans l'efficacité du travail individuel et interagit avec sa qualification propre pour en déterminer la valeur économique. Précisons. Au cours des deux derniers siècles, le progrès technique a massivement contribué à l'amélioration de l'efficacité du travail de fabrication et de transport des marchandises, travail le plus souvent peu qualifié. La mécanisation a eu généralement pour effet de réduire l'importance des différences de qualification, de niveler l'efficacité du travail. De tels progrès ont certes encore lieu, mais, désormais, seule une minorité de travailleurs est employée à des tâches productives simples et répétitives susceptibles de voir leur efficacité directement améliorée par le progrès technique. Comme le remarque Peter Drucker, le savoir s'applique désormais principalement au savoir lui-même(35) : les progrès de l'informatique permettent, par exemple, d'augmenter la capacité de création des bureaux d'études, d'améliorer les systèmes de surveillance, de perfectionner les outils de diagnostic médical. L'essentiel des progrès a lieu au sein d'une sphère de la connaissance et des compétences dont le travail routinier est exclu. Les tâches peu qualifiées ne disparaissent pas toutes, et, dans certains cas, elles se développent, mais elles ne sont plus au coeur du processus d'accroissement de l'efficacité globale des systèmes économiques.

Dans la phase taylorienne, l'effort de rationalisation s'appliquait au travail d'exécution, il avait pour but de le décomposer en gestes élémentaires et de réduire au minimum l'importance des facteurs personnels. Cela aboutissait, en pratique, à limiter l'incidence économique des disparités de compétences, et à favoriser l'intégration des moins qualifiés et l'homogénéisation des salaires. Lorsque le savoir s'applique au perfectionnement de processus dans lesquels l'homme intervient en tant que prestataire d'un service complexe (et non plus en tant que fournisseur de gestes répétitifs et d'énergie musculaire), c'est exactement l'inverse qui se produit : la technologie accroit l'impact des performances individuelles. Dans certains cas extrêmes, la performance globale du système dépend crucialement des performances de celui qui détient la compétence la plus rare (une vedette de l'audiovisuel, par exemple), dans d'autres situations, c'est au contraire sur le maillon le plus faible que tout repose(36). Lorsque le travail ne se distingue plus clairement de l'action et de la prise de parole, il est inévitable que les différences personnelles entre les travailleurs prennent davantage d'importance. On peut prendre, une fois de plus, l'exemple de l'industrie automobile. L'automatisation de la production se traduit par le remplacement du travail posté par des équipes au sein desquelles chaque opérateur retrouve davantage d'autonomie et de polyvalence : ce que l'on attend de chacun, c'est une compétence "gestionnaire", une capacité à prendre des initiatives pour améliorer l'organisation d'un segment du processus de production, et à réagir de manière adéquate en cas de dysfonctionnement. Comme le note le directeur de l'usine Renault de Sandouville : "Au niveau de technologie atteint par l'industrie automobile, ce sont les hommes et non les techniques qui font la différence"(37). Il est inévitable que cette valorisation du facteur humain fasse ressortir plus crûment la diversité des aptitudes individuelles.

Cette différenciation de la valeur économique du travail doit toutefois s'interpréter en tenant compte du fait qu'il est de plus en plus difficile d'évaluer les productivités individuelles. L'efficacité devient une caractéristique systémique qui résulte avant tout de la bonne organisation d'ensemble et de l'adéquation des compétences de chacun à ses fonctions. La fiction véhiculée par la théorie économique, selon laquelle le salaire devrait être proportionnel à la productivité individuelle, n'a plus aucune réalité : il est pratiquement impossible de traduire en terme monétaire les différentes contributions personnelles à l'efficacité globale du système(38). Les compétences individuelles jouent, certes, un rôle déterminant, mais leur impact n'est pas mesurable, et elles sont irréductibles et non substituables les unes aux autres. C'est particulièrement évident lorsque la production implique l'intégration de différents savoirs spécialisés, par exemple au sein d'une équipe médicale, mais c'est vrai, à des degrés divers, de toute organisation du travail impliquant des formes complexes de coopération.

Notes :

 

Retours :

- début -

- page personnelle de Bernard Perret -

- banque de textes -

 

 


FastCounter by bCentral