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La nouvelle sociologie économique

Benoît Levesque, Gilles L. Bourque et Eric Forgues

Collection " Sociologie économique ", Desclée de Brouwer, Octobre 2000

Préface

(Retour au catalogue de texte de Bernard Perret)

 

Ce livre comble une double lacune. Il s’agit tout d’abord à ma connaissance de la première étude de synthèse consacrée à la sociologie économique de langue française. Les auteurs ont effectué un important travail de repérage, d’analyse, et de confrontation des problématiques dont les chercheurs et les étudiants seront les premiers bénéficiaires. Au-delà du cercle des spécialistes, cet ouvrage contribuera, espérons-le, à renforcer la visibilité d’un domaine des sciences sociales qui souffre à la fois d’un certain éclatement et de la domination politique et médiatique de la science économique. L’enjeu n’est autre que d’établir plus fermement la légitimité d’un questionnement sociologique sur les faits économiques ; il n’est donc pas seulement académique mais bel et bien politique, dans la mesure où la critique de la logique marchande ne peut véritablement se déployer qu’en s’émancipant du cadre de pensée de la science économique. Cette dernière, en effet, si l’on prend au sérieux ses définitions usuelles centrées sur la notion de rareté, repose sur des présupposés individualistes et utilitaristes qui prédéterminent largement ses questionnements. Prisonnière à son insu du mythe fondateur de la théorie de la valeur, elle est par nature normative et instrumentale, à l’image de l’homo œconomicus lui-même. Comme l’avait bien vu Georg Simmel, "l'économie elle-même, et non seulement l'étude de l'économie consiste en une abstraction à partir de la vaste réalité des processus de valorisation" (1). En d’autres termes, la domination de la science économique reflète la domination de la rationalité économique sur les formes de rationalisation des conduites humaines, domination qu’elle thématise et amplifie.

Ce n’est donc pas un hasard si les renouveaux de la sociologie économique sont rythmés par les crises du capitalisme. Les crises sont en effet des moments de vérité où les compromis tacites entre l’économie et la société sont remis en cause et où l’autonomie de la première devient plus problématique. Il est évident que la panique des sociétés occidentales face au chômage de masse a créé un climat de défiance vis à vis du savoir économique et facilité la réception des pensées critiques. Un tel constat n’est cependant pas sans poser question. Dans sa relation à la science économique, la sociologie économique ne serait-elle pas vouée au statut de discours dominé ? A moins que, à l’instar de Polanyi dans La grande transformation, elle n’accompagne et théorise les grandes renégociations de la place de l’économie dans le système social. En tout état de cause, le boom économique qui s’annonce pour les prochaines années complique la tâche d’une sociologie critique de l’économie de marché, sauf pour celle-ci à prendre en compte les menaces plus insidieuses que fait peser la monétarisation de la vie sociale sur les qualités du monde commun (2) .

Cette mise en perspective, j’en conviens, souligne le caractère engagé de la sociologie économique au risque de jeter le doute sur sa rigueur intellectuelle. On peut répondre à cela que les grands courants des sciences sociales sont rarement neutres et qu’ils traduisent, sinon une idéologie, du moins un point de vue particulier sur la société. Les questions auxquelles les chercheurs consacrent leurs efforts ne sont jamais formulées du point de vue de Sirius, et c’est quand on fait mine de l’oublier qu’on est le moins scientifique. La grandeur de la sociologie économique ne tiendrait-elle pas précisément, comme l’indique la plate-forme de la SASE, au fait qu’elle "assume les enjeux normatifs plutôt que de les dissimuler derrière les apparences d’une science " ? Cette posture, cela va sans dire, n’affaiblit en rien les exigences méthodologiques de la recherche quant à l’établissement des faits et aux règles de leur interprétation. Il y a des économistes de gauche et des économistes de droite, mais le fait est que la majorité de ceux qui abordent en sociologues les faits économiques partagent peu ou prou une attitude critique vis à vis de l’idéologie économique, et donc, à quelques degrés, de l’idéologie libérale.

Le balisage d’un champ intellectuel aussi divers et mal structuré n’en constitue pas moins une entreprise téméraire : les chercheurs représentatifs des trois courants identifiés par les auteurs ("anti-utilitaire", "économie solidaire" et "régulation-convention"), s’ils se connaissent et ont parfois l’occasion de confronter leurs idées, ne se pensent pas comme participant d’un même mouvement intellectuel tant leurs stratégies académiques et leurs modes d’inscription dans le champ politique divergent. L’expression même de sociologie économique n’est pas vraiment consacrée par l’usage. Le courant de l’économie solidaire se caractérise par son implication militante dans le soutien aux initiatives locales, ce qui le différencie nettement du Mauss, plus "fondamentaliste " dont il est par ailleurs assez proche. Les courants de la régulation et des conventions, non sans lien avec l’origine disciplinaire de leurs chefs de file, cherchent pour leur part à se faire reconnaître comme des voies de renouveau de la science économique, ce qui les différencie des deux autres courants résolument ancrés dans la sociologie et l’anthropologie. La perspective régulationniste reste d’ailleurs centrée sur l’analyse des conditions de la croissance économique, l’un de ses concepts-clefs étant celui de "régime d’accumulation ". Elle ne se démarque nullement des visées instrumentales de la science économique. Pour autant, il me semble que l’apport régulationniste a été mieux compris et utilisé par les sociologues et les historiens que par les économistes. La modélisation de la cohérence fordiste est plus importante comme grille d’interprétation des grandes mutations sociales du vingtième siècle que comme théorie économique de la croissance. Dans cette mesure, le parti pris par les auteurs de rattacher cette école à la sociologie peut se justifier.

Dégager des lignes de force au sein d’un ensemble de travaux aussi vaste et disparate ne va pas sans arbitraire. Il est vraisemblable que certains oublis seront reprochés aux auteurs, encore qu’ils aient pris le soin d’expliciter les critères qui ont guidé leur choix. Comme ils l’indiquent fort clairement, il ne s’agissait pas de recenser les nombreuses recherches qui enjambent à un titre ou à un autre la frontière entre l’économie et la sociologie mais d’identifier les courants de pensée qui visent à questionner les faits et objets économiques – y compris ces objets centraux du cosmos économique que sont le marché et la monnaie -, d’un point de vue sociologique. La nuance est importante : nombre de travaux en sociologie du travail et de l’entreprise, pour ne prendre que cet exemple, se présentent davantage comme des compléments que comme des alternatives au paradigme néo-libéral du marché du travail. De même, le vaste domaine de l’économie sociale (économies de la santé, du travail, du logement ou du développement) n’entre pas dans le champ de la sociologie économique tel que le définissent les auteurs. Les travaux dont il est question ici ont en commun de refuser, avec des accents certes très divers, toute subordination et tout partage a priori du champ des faits sociaux entre l’économie et les autres sciences sociales. Ils ont pour ambition d’interpréter les comportements économiques en fonction d’une conception élargie, non strictement utilitaire, de la rationalité individuelle. Cependant, même dans cette définition que je crois éclairante et opératoire, quelques oublis sont à relever. Pour ne prendre qu’un exemple, l’omission des travaux de Philippe d’Iribarne peut sembler contestable (3) . Les auteurs auraient également pu faire quelques incursions du côté de l’anthropologie et de la philosophie économique, voire de l’ "éthique économique ", à la fois pour souligner la spécificité du point de vue sociologique et pour faire apparaître certaines influences croisées. Des auteurs comme Jean-Pierre Dupuy ou Philippe Van Parijs, qui ne sont certes pas des sociologues, n’en ont pas moins participé au côté des sociologues critiques à la mise en débat du paradigme néo-libéral. Du côté anglophone, la figure d’Albert Hirschman, auteur de puissantes réinterprétations de la rationalité économique dans le langage des sciences sociales, me semble incontournable. Plus récemment, le philosophe américain Michael Walzer a indirectement contribué à enrichir la critique de la marchandisation de la société et le concept même d’économie plurielle en montrant que les normes de justice sociale sont indexées sur la nature plurielle des biens sociaux. Du côté de l’anthropologie, un auteur comme René Girard (le théoricien du désir mimétique) a exercé une influence déterminante sur les premiers travaux d’Aglietta et Orléan sur la monnaie, ainsi que sur les travaux de Dupuy. Du côté des grands ancêtres, les auteurs auraient pu accorder une importance plus grande à l’influence de Simmel, tout aussi déterminante que celle de Durkheim ou de Weber au cours de la période récente.

Le second élément de nouveauté du livre tient à sa dimension comparative. A cet égard, son apport immédiat est de révéler l’ampleur d’une ignorance réciproque entre chercheurs anglophones et francophones travaillant sur les mêmes questions. A l’heure de la globalisation et de l’Internet, force est de constater que l’internationalisation du travail intellectuel est encore loin d’être une réalité. Les barrières linguistiques ne sont pas près de disparaître et la circulation des idées n’est pas aussi rapide qu’on le dit. Des médiations sont nécessaires, et cet ouvrage en est une. Il devrait contribuer à créer des ponts et faciliter des synergies entre des démarches parallèles qui souvent s’ignorent. Rapprochements d’autant plus fructueux que les deux univers ne s’opposent pas que par la langue. Moindre importance de l’Etat, plus grande légitimité sociale des mécanismes de marché, prégnance de l’individualisme méthodologique sans parler de l’organisation différente du champ académique, autant de contrastes qui n’empêchent pas les réflexions de se croiser et de s’enrichir. Par delà l’inventaire des convergences et des décalages, les auteurs esquissent des interprétations suggestives, ouvrant la voie à des travaux comparatifs plus poussés.

Parmi les questions posées par l’évolution des rapports entre économie et sociologie au cours des deux dernières décennies, celle du rapport entre le marxisme et la sociologie économique m’apparaît d’une importance particulière, à plus d’un titre. Commençons par un constat : le renouveau de la sociologie économique francophone coïncide avec l’affaiblissement de l’influence marxiste. Rien d’étonnant à cela tant le marxisme a saturé pendant des décennies l’espace de la critique savante de l’économie politique libérale autant que de la critique sociale du système capitaliste. La crise du milieu des années 70 et l’apparition d’un chômage de masse coïncidant avec la prise de conscience de la vraie nature du régime soviétique ont ruiné la croyance dans un sens de l’histoire et, presque simultanément, la confiance mise dans la lutte des classes pour créer les conditions d’un dépassement du capitalisme. En contrepoint du retour en force de l’idéologie libérale, de nouveaux espaces se sont ouverts aux sciences sociales. Comme le remarquent nos trois auteurs, "certains postulats du paradigme critique sont alors remis en cause…1) la coupure entre compétence scientifique et compétence commune en vertu de laquelle les propos des personnes relèvent de l’illusion idéologique, 2) l’intérêt comme seul motif de l’action, 3) la dénonciation du caractère normatif du discours de tous les acteurs, 4) enfin, l’inconscience des acteurs quant au sens de leur action ". Je serais pour ma part tenté d’ajouter que la redécouverte de l’importance de la socialisation marque également une rupture - ou du moins crée une tension -, non encore suffisamment explicitée, avec l’idéal progressiste d’émancipation de l’individu. S’il est vrai que la sociologie vise, comme le disent les auteurs, à "saisir les conditions de la reproduction de la société dans sa totalité ", on ne peut pas dire que cette préoccupation ait été centrale pour Marx, contrairement à Polanyi. Même si l’on admet que la thèse de l’individualisme de Marx avancée par Louis Dumont est trop unilatérale, il n’en demeure pas moins que la question du lien social reste pour Marx entièrement subordonnée à celle du dépassement de l’aliénation et des rapports de domination. Il est clair que l’engagement contre l’exclusion et la désaffiliation sociale, qui sous-tend pour une part le développement de l’économie solidaire et inspire bien d’autres travaux, est en rupture avec cette conception. La réhabilitation d’une société certes imparfaite et critiquable mais qui a le mérite d’être là et dont on perçoit mieux les fragilités, me semble avoir partie liée avec le renouveau de la sociologie économie. Comme l’a bien perçu un auteur comme Antony Giddens, c’est le capitalisme libéral qui fait aujourd’hui la révolution sociale, et la gauche, au nom de la solidarité et de l’égalité, doit parfois assumer des positions "conservatoires ", sinon conservatrices (en matière d’écologie ou de réforme de l’Etat-providence, c’est une évidence).

La posture d’un auteur comme André Gorz illustre bien à quel point cette question demeure source d’un clivage d’autant difficile à surmonter qu’il est rarement explicité. Analyste précoce et pénétrant de la crise du salariat, Gorz s’est toujours efforcé de penser la nouvelle question sociale à l’intérieur d’un cadre philosophique et épistémologique néo-marxiste. Dans son dernier ouvrage, il polémique contre Jean-Louis Laville au sujet de la "socialisation ". S’en prenant au passage au "mythe du lien social ", il accuse Laville du "même sociologisme que l’on rencontre chez Habermas ou Parsons entre autres : l’aptitude à l’autonomie et à la responsabilité serait le résultat d’une socialisation réussie " (4). Sans vouloir nourrir ici la polémique, on voit bien où se situe le point d’achoppement. Il s’agit d’ailleurs moins d’opposer holisme et individualisme que de reconnaître que la fragilisation des liens sociaux fragilise l’individu lui-même et compromet son émancipation. La société n’est peut-être pas une valeur en soi, mais elle est le milieu sans lequel l’homme ne peut vivre. Les significations décalées de l’expression "capital social " chez Pierre Bourdieu et chez le sociologue américain Robert Putnam illustrent parfaitement cette différence de point de vue. Pour Bourdieu, le capital social s’entend comme une ressource individuelle (le capital culturel, la participation aux réseaux d’influence, etc.) dont l’analyse relève d’une sociologie de la domination. Pour Putnam, il s’agit d’une ressource collective (dont les constituants sont la confiance, les normes et les réseaux) à prendre en compte au titre des conditions de reproduction de la société. L’enjeu du débat, là encore, déborde le champ des sciences sociales. Il en va de la recomposition idéologique de la gauche. L’incapacité de celle-ci à refonder son identité en dépassant l’alternative entre le social-étatisme et le social-libéralisme résulte en dernière analyse de son incapacité à enrichir son idéal d’émancipation individuelle par la prise en compte d’un point de vue "sociologique " plus attentif à la qualité du lien social. La gauche aurait besoin de nouvelles armes intellectuelles pour relativiser et réinterpréter le discours de l’économie. On peut penser que la sociologie économique constitue pour elle une ressource potentielle encore largement inexploitée.

Bernard Perret

Notes


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