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Postface à l'édition du livre

L'économie contre la société

© Editions du Seuil 1993

Bernard Perret et Guy Roustang

Quand ce livre est paru, l’économie était en récession et le chômage poursuivait sa montée vers des sommets historiques. La panique qui s’est alors emparé de toutes les couches de la société française devant les difficultés d'insertion professionnelles des jeunes (y compris les plus diplômés) n'est pas pour rien dans l'écho rencontré par notre travail. Le titre de l’ouvrage faisait écho à une interrogation largement partagée sur l’impact social des mutations économiques. Son objet principal, pourtant, n'était pas le chômage mais la crise de l'intégration par le travail, et, plus largement, les rapports entre la croissance économique, le développement social et la culture. A cet égard, les questions soulevées en 1993 sont plus que jamais d'actualité. La citation de Rousseau placée en exergue (" on a de tout avec de l’argent hormis des mœurs et des citoyens ") en résume bien le sens général. Plus que jamais le triomphe de l'économie de marché rend cruciale la question de savoir quel type d'humanité, de société et de démocratie elle est capable de produire.
Si la situation de l'emploi s'est améliorée, la crise de l'intégration sociale et culturelle s'est approfondie. Cette crise, rappelons-le, revêt différents aspects. Le plus immédiatement perceptible est que la situation économique d’une partie des salariés a tendance à se dégrader. Depuis 1993, l’accroissement des inégalités au sein du monde du travail a fait l'objet de nombreux travaux. La plupart d'entre eux mettent l’accent sur les effets négatifs de la mondialisation pour les revenus et l’emploi des travailleurs peu qualifiés (1). Sans ignorer cet aspect, nous mettions également l'accent sur les conséquences de la tertiarisation de l'économie : si l’on s’en remet au seul marché, le développement des services aux personnes n’est possible qu’au prix d’un accroissement des inégalités, notamment parce que l'augmentation de leur productivité est structurellement plus lente que celle des autres secteurs de l’économie. Nombre de travaux ultérieurs ont confirmé à la fois l'importance croissante des gisements d'activité dans les services relationnels et la difficulté d'y créer des emplois correctement rémunérés, même s’il ne faut sous-estimer l'impact des nouvelles technologies sur certaines activités tertiaires (2). Le modèle américain est officiellement rejeté par les partis politiques français, mais cela n'empêche nullement le développement des inégalités de revenu et l'accroissement du nombre de travailleurs pauvres. Même si elles ne sont pas reconnues et expliquées à la population, les contradictions propres à l'économie contemporaine entre l’égalisation des revenus et le développement de l'emploi sont d’ailleurs pratiquement prises en compte dans les politiques de lutte contre le chômage, à travers un impressionnant système de subventions et d'allégement de charges dont l'un des derniers et plus spectaculaire exemple est le dispositif emplois-jeunes.
Au-delà de ce premier aspect, c'est surtout l’aggravation de la précarité et de la déstructuration du droit du travail qui a suscité la réflexion des économistes, sociologues et juristes. La grande fresque socio-historique de Robert Castel Les Mutations de la question sociale (3) , qui montre bien l’importance de la dimension statutaire de l’emploi comme facteur d’intégration sociale a fortement contribué à nourrir une interrogation fondamentale sur l’avenir de la société salariale. Comment parler de progrès social si l’on renonce à faire du travail salarié le support d’une citoyenneté sociale garantissant aux individus un ensemble de droits pérennes face aux incertitudes de l’économie marchande ? S’il faut se réjouir des centaines de milliers d’emploi crées en l’an 2000, force est de constater que nouvelle économie rime avec déréglementation, mobilité et précarité (le fait que, depuis quelques mois, un nombre croissant d’embauches s’effectuent en contrats à durée indéterminée ne suffit pas à prouver que cette tendance s’inverse). Dans la nouvelle économie immatérielle et mondialisée, un ensemble de forces et de logiques puissantes poussent à subordonner le droit du travail au droit commercial, comme s’il était possible de considérer le travail comme une simple marchandise. Chacun voit bien qu’à ce jeu là il ne peut y avoir qu’une minorité de gagnants face à une majorité de perdants. Mais - et de là vient toute la difficulté de donner sens aux conflits sociaux dans le contexte économique actuel -, la lutte pour la préservation des acquis ne saurait tenir lieu de stratégie. Il faut bien prendre acte du fait que l’on ne ressuscitera pas le système fordiste. La réduction du temps de travail peut-elle constituer un nouvel axe de progrès social pour le monde du travail  ? Pour partie sans doute, à condition d’entendre les critiques de l’utopie du temps libre formulées par Daniel Mothé (4) et même si l’on peut regretter que la discussion de la loi Aubry n’ait pas donné lieu à un véritable débat sur l’écologie du temps (5). A l’heure où nous écrivons ces lignes, les 35 heures apparaissent plutôt comme un succès, mais cette réussite ne dispensera pas d’une remise à plat du droit du travail. L’objectif de protection de la sécurité et de la dignité des travailleurs les moins favorisés, véritable raison d’être du statut salarial, reste toujours d’actualité, mais les moyens de l’atteindre doivent être repensés. Dans un contexte marqué par la rapidité du changement, les exigences de mobilité et de flexibilité du système productif appellent des solutions novatrices. Impératif d’innovation que renforcent par ailleurs le développement du travail féminin et la diversification des attentes vis à vis du travail. Le rapport de la commission Boissonnat (6) (qui a lancé l’idée d’un contrat d’activité), les réflexions menées au niveau européen sur les marchés transitoires du travail (7) ainsi que les travaux de juristes tels qu’Alain Supiot (8), fournissent des pistes intéressantes pour rebâtir le système social. Les objectifs de cette refondation sont simples à formuler : apporter des garanties aux travailleurs tout au long de leur existence quelles que soient la nature de leur activité et la forme juridique de leur entreprise, lutter contre les inégalités entre hommes et femmes, faire en sorte que la flexibilité ne soit pas synonyme d’insécurité, favoriser l’équilibre entre le travail et les autres dimensions de l’existence. Il est navrant de constater que la priorité donnée à la mise en œuvre des 35 heures et les succès obtenus sur le front du chômage ont conduit le gouvernement de gauche à occulter ces réflexions et à laisser en plan le vaste chantier de la reconstruction du droit du travail.
Le sous-titre de notre livre fait référence à la dimension culturelle de la crise de l'intégration par le travail. Ce troisième aspect n’est pas le moins important. Le travail mobile, flexible et individualisé qui caractérise l’économie post-fordiste permet-il aux individus de renforcer leur identité (tant individuelle que collective) et de donner sens à leur activité quotidienne ? Le best-seller du sociologue américain Richard Senett Le travail sans qualité, les conséquences humaines de la flexibilité (9) illustre et amplifie certaines de nos interrogations. L’auteur y souligne la difficulté pour les salariés (y compris les plus qualifiés) de se situer dans une histoire de vie qui fasse sens et qui ait sa cohérence. Lorsque le court terme et l’insécurité sont la norme, quel ancrage trouver dans le monde du travail et quel modèle de vie laborieuse offrir à ses enfants ? Sur ce thème, plus encore que pour le précédent, le débat social que nous espérions lancer n’a pas encore pris corps. De toute évidence, on ne peut guère attendre des politiques qu’ils prennent l’initiative en ce domaine, mais que dire des syndicalistes et des intellectuels ?
Au-delà de la question du travail, notre livre se voulait une critique politique, et par certains aspects philosophique, de la religion de la croissance et de la société de marché. La croissance du PIB est-elle nécessairement synonyme de progrès pour la société, et au-delà pour la civilisation  ? En ce début de millénaire, l’optimisme technologique est de retour, et les avancées de l’informatique et des biotechnologies nous font de nouveau rêver d’un monde meilleur. La croissance économique trouve sa meilleure justification dans le fait qu’elle nous apporte chaque année de nouveaux objets (téléphones portables, Internet) qui facilitent la communication entre les hommes et améliorent notre vie quotidienne, la rendant sans cesse plus confortable et plus attrayante. Et tout nous porte à croire que cela va continuer : une existence humaine plus longue, plus sûre, plus agréable, est à portée de main. Avec la fin de la guerre froide, la menace nucléaire paraît moins présente (10) et les périls écologiques eux-mêmes semblent pouvoir être plus sûrement conjurés par l’innovation technique que par une autolimitation de la croissance économique. En dépit de l’effet de serre, de la crise de la vache folle et de la résurgence à l’automne 2000 de la question pétrolière, l’ambiance générale n’est guère favorable à une mise en doute des bienfaits et de la pérennité de la croissance capitaliste. Et pourtant ! La trajectoire spontanée de nos économies ne nous conduit nullement vers un développement " durable ". Les menaces qui pèsent sur notre environnement naturel sont suffisamment évidentes et bien connues pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en dire davantage. Ce que l’opinion (y compris ses élites les mieux éclairées) perçoit beaucoup moins nettement, c’est que notre mode de développement économique n’est pas compatible avec la préservation du contexte social et culturel qui l’a rendu possible. Quel type d’hommes produit notre système économique ? Trouvera-t-on demain suffisamment d’enseignants et d’infirmières dévoués, de magistrats intègres et d’hommes politiques désintéressés ? Au cours de la dernière décennie, des travaux sociologiques relatifs à l’évolution du "capital social ", notamment aux Etats-Unis, sont venus nourrir et préciser une inquiétude qui tarde à s’exprimer dans le débat public. A cet égard, l’idée que la " confiance " est une ressource collective susceptible de se raréfier sous l’effet d’un excès d’individualisme nous semble essentielle. Ce n’est qu’en prenant pleinement en compte toutes les dimensions humaines du développement que l’on pourrait valablement se prononcer sur sa pérennité.
Certains indices devraient d’ores et déjà conduire à s’interroger sur la capacité de la croissance marchande à répondre aux besoins les plus essentiels de la société. Il ne se passe pas un jour sans que l’actualité attire notre attention sur les problèmes de l’éducation, de la justice ou du secteur sanitaire et social. Problèmes de moyens financiers, sans doute, mais qui n’en reflètent pas moins des dysfonctionnements sociaux qui ne sont pas sans rapport avec les modalités actuelles du développement économique. Pour ne prendre qu’un exemple, les problèmes de l’école ne peuvent être dissociés de la difficulté plus générale d’éduquer les jeunes dans une société qui valorise la satisfaction immédiate des désirs individuels, difficulté qui se traduit en outre par le développement de la petite délinquance et des actes d’incivilité.
Une partie au moins de ces questions peut-être appréhendée d’un point de vue méthodologique, à partir d’une critique des instruments de mesure de la richesse. Dans notre livre, nous insistions notamment sur le fait que l’accroissement du poids des services dans l’économie réduit la pertinence des indicateurs de production et de productivité. Dans le cas des services collectifs, la notion même de production perd de son objectivité, voire de son sens, dans la mesure où le résultat de l’activité ne peut s’évaluer qu’à l’aune d’un jugement de valeur sur les changements sociaux multiformes qui en sont la conséquence. Depuis la sortie de notre livre, Jean Gadrey a apporté plusieurs contributions importantes à la critique de la quantification du développement dans une économie des services et de l’immatériel (11). Au plan international, il convient également de mentionner l’écho croissant rencontré par les indicateurs de développement humain du PNUD (12) : malgré leur caractère rudimentaire au regard des considérations qui précédent, ils témoignent d’une réelle prise de conscience de la nécessité de dépasser une vision unidimensionnelle du développement.
L’écho suscité par notre livre nous a permis de rencontrer aux quatre coins de la France des groupes d’hommes et de femmes appartenant à divers milieux professionnels (travailleurs sociaux, formateurs, syndicalistes, chefs d’entreprise, spécialistes de la gestion des ressources humaines, élus locaux…) ou de simples citoyens responsables se réclamant d’inspirations politiques et spirituelles variées. Nous avons été plus d’une fois frappés par le décalage entre le niveau de réflexion des acteurs de terrain et l’incapacité des hommes politiques et des leaders d’opinion à relayer cette prise de conscience. Ceux qui agissent près du terrain pour lutter contre l’exclusion ou faire vivre un territoire sont conscients du caractère insidieux et inédit des menaces qui pèsent sur la cohésion de la société. Ceux qui, en revanche, se contentent d’observer la société à travers les indicateurs économiques et l’action des forces sociales organisées ne peuvent les percevoir. Les conséquences de cette déficience peuvent être graves : faute d’une parole politique qui permettrait d’indiquer une orientation crédible au-delà du brouillard qui cache l’horizon, les citoyens sont partagés et s’enferment dans d’insolubles contradictions : partisans de la protection de l’environnement et de l’automobile, de moins d’impôt mais de plus de policiers, d’éducateurs, de médecins aux urgences etc.
Face aux défis actuels, il ne suffit pas de protéger les acquis ou de réactiver les vieilles oppositions : travail contre capital, gauche contre droite, etc. Aucun groupe social n’a particulièrement intérêt à s’opposer au règne de la logique économique, et aucun des partis politiques français (pas même les verts) ne situe bien les défis à relever. La distinction désormais classique entre économie de marché et société de marché, pourtant suggestive, ne semble pas renvoyer chez les hommes politiques qui s’y réfèrent à une problématique élaborée des rapports économie- société. La critique radicale du capitalisme se heurte à une conviction diffuse, admise comme une évidence par les principales forces politiques et intellectuelles de ce pays : le processus de marchandisation- monétarisation de la société est indissolublement lié à l’émancipation de l’individu et au progrès et à la modernité (13). Soyons clairs : il ne s’agit pas pour nous de nier le lien historique entre la démocratie et le marché. Mais il ne peut y avoir de démocratie vraiment vivante si le marché sature l’espace de la vie sociale. En d’autres termes, le pluralisme des formes d’échange est aussi nécessaire à la démocratie que le pluralisme des opinions. Comme l’a bien montré le philosophe américain Michael Walzer (14) dans le contexte d’une réflexion sur la justice sociale, une société qui serait régie par un seul principe de régulation de la production et de la distribution des biens serait une société totalitaire. L’économie de marché doit laisser place à des services publics et à des mécanismes redistributeurs suffisamment développés pour que les perdants du marché y trouvent un recours, et à une sphère de vie publique suffisamment vivace et animée pour que des hommes politiques voient leur action en vue du bien commun reconnue et valorisée. Mais l’économie de marché doit également laisser place à une sphère d’échanges non monétaires fondés sur les relations interpersonnelles ou des solidarités sociales fondées sur la proximité (15), selon une logique qui s’apparente à celle du don / contre-don décrite par Marcel Mauss. L’échange non monétaire est un ingrédient nécessaire du fonctionnement de la société civile, parce qu’il permet la consolidation de rapports de confiance entre les personnes, au sein de communautés familiales, d’intérêt ou de voisinage. L’intérêt du concept d’économie solidaire, quelque modeste que puissent apparaître les réalisations économiques qui lui correspondent, réside précisément dans le fait qu’il s’efforce de penser sur un mode systématique la mise en synergie de ces trois logiques. On ne comprend rien à l’économie solidaire si l’on n’accepte pas que sa visée puisse être indissociablement économique (trouver les réponses les plus adaptées à certains besoins sociaux, notamment dans le domaine des services relationnels), sociale (participer à la lutte contre l’exclusion), et politique (favoriser la constitution d’espaces publics locaux) (16).
Il serait naïf de croire que la perte du sens de la vie sociale va susciter spontanément des réponses à la hauteur voulue. Mais il ne faut pas sous-estimer le travail silencieux de la sagesse commune, et R.Senett a sans doute raison d’écrire à la dernière page de son livre : " …je sais qu’un régime qui n’offre pas aux êtres humains des raisons profondes de veiller les uns sur les autres ne saurait durablement conserver sa légitimité ". La résistance à l’hégémonie du marché, en effet, sera éthique et culturelle ou ne sera pas. Lui donner une traduction politique supposerait d’abord, pour empêcher que l’économie laissée à son propre mouvement ne joue contre la société, de ne jamais débattre des questions économiques sans réfléchir à leur impact sur des processus déterminants pour l’avenir de nos sociétés. Citons pour mémoire : l’éducation et la transmission des valeurs, les processus de socialisation, la sauvegarde de notre environnement naturel, une organisation des temps et des espaces sociaux plus favorable au développement humain.
Bernard Perret et Guy Roustang, Janvier 2001

 

Notes

 
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