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Refuser la société de marché, 
qu'est-ce à dire?

Par Bernard Perret

Séminaire des Nations Unies " valeurs éthiques et économie de marché "

Paris, 20-21 janvier 2000

 

L’une des convictions partagée par la majorité d’entre nous est que le nécessaire développement de l’économie de marché ne doit pas entraîner la transformation de nos sociétés en " sociétés de marché ", expression qui figure d’ailleurs dans le texte préparatoire qui nous a été transmis. La distinction entre économie de marché et société de marché est devenue en quelques années une figure de rhétorique courante dans le débat français, reprise par le Premier ministre lui-même, ainsi que par un certain nombre d’observateurs de la réalité sociale. Le sens général en est assez clair. D’un côté, le marché – c’est à dire l’initiative économique privée, la concurrence et le droit à l’enrichissement personnel – est reconnu comme le mécanisme de base d’une économie dynamique susceptible d’assurer l’accroissement continu de la richesse économique. D’un autre côté, il est affirmé tout aussi nettement que le marché ne doit pas englober la vie sociale dans sa totalité, et que tous les aspects du développement social ne se réduisent pas à l’accroissement de la richesse monétaire. Pris dans son sens littéral, le refus de la société de marché renvoie clairement à la nécessité de limiter l’impact de la logique marchande sur les structures et mécanismes fondamentaux de la vie sociale, et implique à tout le moins une attitude critique vis à vis de l’argent.

Je propose donc de mettre au premier plan de nos préoccupations la monétarisation de l’échange social, au sens large de cette expression incluant l’ensemble des processus qui concourent à étendre le rôle de l’argent comme médiation des rapports sociaux : développement des services marchands dans des domaines relevant auparavant de l’économie domestique, soumission des activités sportives, culturelles et de loisirs à la logique du profit, etc. Refuser la société de marché ce devrait être d’abord s’opposer à la colonisation des rapports sociaux par la médiation monétaire au nom d’un principe évident de diversité de la vie sociale. Le simple bon sens conduit en effet à considérer positivement le pluralisme des critères de jugement qui sous-tend la variété des formes d’échange et de valorisation des activités humaines. Qu’il s’agisse des échanges non monétaires ancrés dans les solidarités familiales, communautaires et de voisinage ou des formes plus sophistiquées de don et de contre don qui constituent le ressort caché de l’engagement bénévole dans les associations, syndicats ou partis politiques, qu’il s’agisse enfin des composantes non monétaires de la rétribution des activités professionnelles. Pour illustrer le déclin de ce pluralisme des valeurs, je prendrai l’exemple du sport. Il y a encore quelques décennies, les champions sportifs pouvaient se glorifier d’être des amateurs concourant pour le plaisir, l’honneur et le dépassement de soi. Les choses ont bien changé, et la croissance vertigineuse des enjeux médiatiques et financiers du sport de haut niveau n’est pas pour rien dans l’extension des pratiques de dopage. Il est de plus en plus couramment admis que le sport est un moyen parmi d’autres de gagner de l’argent (un athlète américain récemment interrogé avouait d’ailleurs sans hésitation qu’il ne se donnerait pas tout se mal si le sport n’était pas aussi lucratif). Il est à peine besoin de souligner l’extrême tension, pour ne pas dire contradiction, entre les valeurs que véhicule le sport - fair-play, camaraderie, esprit d’équipe, apprentissage d’un art de perdre aussi important pour la vie en société que l’art de gagner -, et l’intrusion massive de l’argent. On pourrait prendre bien d’autres exemples, dans les domaines de la culture, de l’éducation, de la médecine…Ce qui est en cause, c’est le sens de la gratuité et du désintéressement et, plus largement, la diversité des formes de reconnaissance et de valorisation sociale des activités. La presse française a beaucoup parlé ces derniers temps de la crise des vocations pour certaines activités sociales bénévoles (élus locaux, sapeurs-pompiers…) ou pour certaines carrières professionnelles faiblement rémunérées (assistantes sociales, infirmières…). Ces personnes puisent traditionnellement leurs motivations dans des valeurs éthiques, politiques ou spirituelles, dans le sentiment d’être des rouages essentiels de la vie sociale, ainsi que dans le regard approbateur des autres. Faut-il s’étonner de la crise d’identité qui les affecte dans une société qui tend à mesurer toute valeur individuelle à l’aune du revenu monétaire ? Nos sociétés, comme vous le savez, reposent de plus en plus sur le droit. On discute beaucoup ces temps-ci du pouvoir des juges, parfois pour s’en inquiéter. On devrait à mon avis se réjouir - et peut-être aussi s’étonner -, de disposer encore d’un aussi grand nombre de juges intègres, et s’interroger sur les conditions sociales de la perpétuation de cette race d’individus.

Ces problèmes, vous en conviendrez, devraient être au cœur d’une réflexion sur l’endiguement de la société de marché. Or, curieusement, ce n’est pas dans ces termes qu’est traduite dans le débat et l’action politiques l’idée qu’il faut résister à la toute puissance du marché. Aucune mesure publique n’a directement pour but de limiter la monétarisation de la vie sociale ni de valoriser l’échange social non monétarisé (économie familiale et de voisinage, activités philanthropiques, sportives ou artistiques exercées à titre amateur, etc.). Les politiques et interventions publiques que l’on associe spontanément à l’endiguement du marché font référence à des objectifs plus traditionnels de régulation économique (encadrement juridique de la concurrence et des activités financières, stabilisation des fluctuations économiques), de lutte contre la pauvreté, l’exclusion et les inégalités ou encore de protection des libertés individuelles dans le travail, sans oublier, bien sûr, la protection de l’environnement. Objectifs essentiels, cela va sans dire, mais la question de la monétarisation de la vie sociale n’est pas posée en tant que telle. N’est-il pas temps de mettre en chantier une nouvelle génération de politiques publiques qui prennent en compte la valeur du pluralisme des formes d’échange social ? La cohésion sociale ne peut reposer entièrement sur des mécanismes de redistribution monétaire, et la dignité des personnes autant que la vitalité des cultures exigent un maintien de la diversité des sources de l’autonomie sociale. Nous avons besoin de " politiques du mode de vie " centrées sur la défense et la promotion de manières de vivre, de produire et d’échanger qui mettent en jeu d’autres ressources que celles dont se nourrit le développement de l’économie marchande. Concrètement, cette orientation pourrait se traduire par l’encouragement et le soutien de ce que l’on appelle parfois " l’économie solidaire ", à savoir les modes de production des services collectifs qui reposent sur l’entraide sociale, les solidarités communautaires et l’initiative citoyenne. Cette thématique nécessiterait de toute évidence de plus longs développements, mais je voudrais pour conclure attirer votre attention sur un autre domaine d’action : la régulation sociale du temps. Les rythmes collectifs constituent l’une des structures de base de la vie sociale et un élément de résistance à l’expansion de la logique marchande. Pour parler clairement, le respect d’un jour fixe de repos hebdomadaire constitue un enjeu de première importance, non seulement du point de vue des droits sociaux individuels mais aussi et surtout pour la préservation des conditions de base de la vie sociale. Nous avons besoin de temps collectifs libérés de l’économique pour nous retrouver dans le cadre d’activités et d’échanges non monétaires, dans un contexte familial, communautaire, associatif ou autre. Par delà cette préoccupation particulière, je plaide pour qu’une véritable écologie de la vie sociale soit reconnue comme l’un des aspects majeurs du développement durable. Dans ce domaine comme dans celui de l’environnement, la préservation et la reproduction de ressources nécessaires à la vie humaine sont en jeu. L’économie de marché n’est pas capable de produire les plus essentielles de ces ressources, et son dynamisme risque de les détruire s’il n’est pas endigué au moyen de politiques volontaristes inspirées par une vision plus large du bien commun.

 

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