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Logique de l'ordre monétaire

Les Nouvelles frontières de l'argent © Editions du Seuil 1999

Extrait du chapitre 2

Bernard Perret

 

Articles de presse sur le livre : http://perso.wanadoo.fr/bernard.perret/NFA1.html

 

D'un tabou à l'autre

L'argent fait à ce point corps avec la vie moderne qu'il semble devoir échapper à toute interrogation critique. Son rôle propre est largement occulté dans les réflexions contemporaines sur l'avenir de la démocratie. On s'inquiète, à juste titre, des conséquences de la globalisation et des ravages de l'hyperlibéralisme, de l'avenir de la protection collective et de la démocratie sociale, voire des progrès de l'individualisme négatif, mais l'argent en tant que tel reste dans le non-dit, et le fait que son rôle social aille croissant est rarement identifié comme un problème spécifique. Il y a à cela plusieurs raisons dont trois méritent d'être immédiatement mentionnées. La première raison est en partie propre à la société française : l'argent y a récemment fait l'objet d'une spectaculaire réhabilitation (1). La perte d'influence sociale du catholicisme et le déclin de la contre-culture marxiste ont fait sauter deux puissantes barrières culturelles, et dénoncer l'influence excessive de l'argent sur les moeurs expose au risque de passer pour nostalgique d'une France traditionaliste, corporatiste et passablement hypocrite (2).

La deuxième raison est que l'État, contrairement aux individus et aux petites communautés, ne connaît que les ressources monétaires, les seules qu'il sache prélever et utiliser pour remplir ses missions, à l'exception importante de la conscription (qui appartiendra bientôt au passé). La "matière fiscale" est directement proportionnelle à l'importance des flux monétaires, et l'on comprend que l'État n'ait jamais montré beaucoup d'intérêt pour le développement d'autres formes d'échange. Lorsque les "systèmes d'échanges locaux", réseaux de troc utilisant une forme rudimentaire de monnaie locale (3) prennent trop d'ampleur, la tolérance bienveillante de l'État trouve vite ses limites devant l'éventualité d'une perte de recettes fiscales. Le rôle social de l'argent est d'autant moins spontanément pris en compte par la réflexion politique que la monnaie constitue le point de jonction entre le marché et l'État, la médiation par laquelle l'échange économique privé s'inscrit dans l'imaginaire collectif de richesse-puissance et devient un élément de l'univers politique. Les chiffres qui orientent l'action gouvernementale et déterminent les jugements portés sur l'état de l'économie n'autorisent aucune distinction entre la richesse et son évaluation monétaire. La croissance économique mesurée par la comptabilité nationale (Le taux de croissance du PIB) reflète l'intensification des échanges monétaires. Il en résulte une confusion profondément ancrée entre le développement économique et la monétarisation de la société.

La troisième raison de l'occultation de la question de l'argent est que la contestation du système capitalisme s'est développée pour l'essentiel à l'intérieur du cadre de l'économie monétaire. Marx, certes, n'a pas ignoré que le rapport monétaire est l'expression la plus générale de la domination du capital, mais les marxistes - et les mouvements politiques de gauche en général -, ont concentré leurs critiques sur l'exploitation des travailleurs. Pour toute la tradition politique issue du marxisme et du mouvement ouvrier, c'est dans la sphère du travail que se dévoile la contradiction centrale qui doit conduire le système à sa perte ou à son dépassement. Dans ce contexte idéologique, la dénonciation du pouvoir de l'argent s'entend comme dénonciation de l'accumulation du pouvoir financier au main d'une minorité et non comme une dénonciation de la monétarisation des rapports sociaux. D'ailleurs, les luttes des travailleurs ont toujours eu pour principal objectif concret l'augmentation de leur salaire, clef de leur participation à la société de consommation.

Ces trois raisons peuvent expliquer pourquoi le mouvement anti-libéral, qui, au moins en France, survit à l'effacement de l'espérance socialiste, ne s'est jamais attaqué de front à l'extension du rôle social de l'argent. De fait, comme on le verra plus précisément ci-dessous, cette dissociation entre l'argent et le marché n'est pas sans fondement : la monnaie procède d'un ordre politique irréductible à une vision purement libérale de l'échange social. Pour autant, en tant que phénomènes sociaux, les processus de monétarisation et de marchandisation sont étroitement liés. Quant à la financiarisation, troisième terme à prendre en compte, elle n'est autre que l'extension rapide et spectaculaire de la logique marchande aux commerce intertemporel de l'argent.

 

Les formes de la monétarisation

Victoire du libéralisme, "globalisation", intensification de la concurrence sur tous les marchés (biens, capitaux, travail), transfert de pouvoir des débiteurs vers les créanciers, réhabilitation culturelle de l'argent, extension des échanges monétaires au détriment des échanges sociaux non monétaires, etc. : toutes ces transformations de l'économie et de la société participent à l'évidence d'un même mouvement d'ensemble pour lequel on propose la dénomination générique "monétarisation" (4). Avant d'argumenter plus précisément ce parti-pris, voici une liste non exhaustive des phénomènes que l'on a en tête :

 

Des marchés plus étendus, plus unifiés et plus concurrentiels

Le développement de la concurrence est le trait dominant de l'évolution récente du capitalisme. Cette concurrence revêt désormais un caractère "global", ce qui signifie qu'elle concerne tous les types d'agents économiques, tous les niveaux territoriaux et toutes les formes d'échange.

1) L'internationalisation continue des échanges, l'industrialisation de pays à faible niveau de vie et la diffusion de plus en plus rapide du progrès technique entraînent une intensification générale de la concurrence commerciale. Sur la plupart des marchés de biens et services, les consommateurs sont en position de force vis à vis des producteurs qui doivent faire toujours plus d'efforts pour s'adapter à leurs exigences. Les positions monopolistiques ou oligopolistiques détenues par certaines grandes entreprises sur leur marché national sont partout battues en brêche par la concurrence internationale.

2) Des services jusqu'ici produits et distribués dans une logique de service public (téléphone, transports aériens et ferroviaires, énergie), sont progressivement soumis à la concurrence.

3) La libéralisation des mouvements de capitaux et le recours croissant aux marchés d'action pour financer les investissements ont pour conséquence d'intensifier la concurrence entre les entreprises et les territoires pour attirer les capitaux.

 

Développement de la concurrence au sein de la sphère productive, marchandisation du travail et remise en cause de la nature institutionnelle de l'entreprise

4) L'intensification de la concurrence pèse de diverse manière sur le monde du travail. Les travailleurs peu qualifiés subissent de plein fouet la concurrence des pays à faible coût du travail, aggravée par l'effet sélectif des nouvelles technologies. Plus généralement, l'intensification de la concurrence se traduit par une pression à l'accroissement des inégalités de revenu et à la déréglementation du marché du travail. Le monde du travail subit un ensemble de mutations qui, globalement, vont dans le sens d'une déstructuration du rapport salarial (5) : flexibilité des conditions d'emploi, développement de l'emploi précaire, individualisation de la rémunération et des horaires, extension des régulations informelles. Par ailleurs, la réalité même du travail est davantage imprégnée de la logique marchande : une part croissante des travailleurs est directement au contact des clients, personnellement impliquée dans la réalisation des objectifs commerciaux des entreprises ou soumise à une obligation de résultat. À travers ces évolutions, tout se passe comme si le travail en tant que prestation économique était lui-même mis plus directement en concurrence et rémunéré en fonction de la valeur marchande qu'il produit.

5) Les nouvelles formes de la concurrence affectent à la fois l'organisation interne de l'entreprise et sa nature institutionnelle. Les progrès de l'informatique et la pression de la concurrence poussent au développement de rapport marchands ou quasi-marchands (contractualisation, intéressement aux résultats) au sein d'organisations productives jusqu'alors intégrées sur un mode hiérarchique. Les entreprises ont recours à la sous-traitance et/ou s'organisent en centres de profits autonomes. Elles tendent à se rapprocher du modèle de l'"entreprise-réseau" (cf. chapitre 5).

6) Dans certains pays (pas encore en France), le secteur administratif lui-même fait l'objet de réformes visant à aligner sa gestion sur celle du secteur privé, à travers le développement de la contractualisation et de la mise en concurrence des "agences publiques non gouvernementales", l'évaluation comparée de l'efficience des services publics locaux et le renforcement des objectifs de productivité (6).

7) On est passé au cours des années 80 d'une économie d'endettement et d'inflation à une économie quasiment sans inflation dans laquelle les créanciers font la loi. Les épargnants-actionnaires, en position de force, interviennent plus directement dans la gestion des entreprises, avec pour unique objectif d'accroître la profitabilité du capital investi. La logique financière entre en conflit avec la constitution institutionnelle et sociale de l'entreprise. On peut parler d'une monétarisation du capital dans la mesure où son caractère monétaire de valeur fractionnable et échangeable prend le pas sur les responsabilités sociales habituellement liées à l'exercice d'un droit de propriété.

 

Monétarisation des modes de vie et de l'échange social

Pour l'économiste, l'intensification des transactions monétaires reflète purement et simplement l'accroissement des utilités produites et échangées. Du point de vue du sociologue, en revanche, l'extension de la médiation monétaire est un fait social traduisant des changement fondamentaux dans la culture, les modes de vie et les rapports sociaux :

8) Un certain nombre de services autrefois pris en charge gratuitement dans un cadre familial ou communautaire font désormais l'objet d'une consommation monétaire (repas, soins aux personnes, loisirs, médiations diverses). Par ailleurs, l'évolution des modes de vie impose des dépenses qui ne sont pas toujours liées à la création de nouvelles utilités. Certaines sont liées aux "externalités négatives" de l'évolution du travail (l'explosion de la consommation de tranquillisants), d'autres à la dégradation des rapports sociaux (le développement des professions juridiques et des polices privées aux États-Unis, les coûteux systèmes d'alarme pour protéger les automobiles contre le vol), d'autres encore à l'urbanisation et, plus généralement, à la spécialisation de l'espace (l'obligation d'utiliser sa voiture pour faire ses courses, le déclin de l'auto-production agricole, etc).

9) Le rôle de l'argent s'affirme au détriment des échanges symboliques. Dans l'ensemble du champ social, les gratifications non monétaires (honorifiques ou autres) perdent de leur valeur au profit de l'argent : les athlètes de haut niveau exigent désormais d'être payés, souvent très chers, alors qu'ils se glorifiaient autrefois de leur statut d'amateur, les hommes politiques et les intellectuels ne se contentent plus de leur notoriété et recherchent des avantages matériels, etc. D'une manière générale, toute forme de notoriété tend à être convertie en argent.

10) Pour réconcilier l'économie et l'écologie, il est envisagé de créer un marché des "droits à polluer" (idée défendue par les américains au sommet de Kyoto en 1997). Par delà ses justifications techniques (que l'on ne discutera pas ici), un tel dispositif (même s'il s'applique dans le cadre d'objectifs normatifs de réduction de la pollution) aurait inévitablement la signification d'une marchandisation de l'environnement.

11) De puissantes résistances culturelles s'opposent à la marchandisation du corps humain (en témoignent les réactions devant le commerce d'organes de condamnés à mort organisé par le gouvernement chinois). En ce domaine, la logique de l'argent se heurte au principe de l'indisponibilité du corps humain, très précisément formulé au plan juridique (7). Tous les pays, toutefois, n'ont pas adopté les mêmes principes (notamment en matière de don de sang). Et le commerce des organes se porte bien dans certaines régions du monde (8).

 

Privatisation de la protection sociale et recherche d'un couplage efficace entre marché et redistribution : la solidarité compensatoire

12) Pour faire face à la crise financière de l'État-providence, la tentation existe d'une privatisation progressive de la protection sociale (fonds de pension, assurances médicales privées). La protection des individus contre les risques dits "sociaux" (maladie, vieillissement...) viendrait se fondre dans un vaste marché de la sécurité en pleine expansion.

13) Indissociables de cette tendance à la privatisation du volet assurantiel de la protection sociale, diverses mesures déjà prises ou envisagées visent à recentrer le système redistributif autour d'un double objectif de réduction des inégalités les plus criantes ("l'État providence sélectif") et d'élimination des mécanismes susceptibles d'entraîner une allocation inefficace des ressources économiques. Ces stratégies sont généralement fondées sur la mise en oeuvre d'un transfert compensatoire destiné à corriger les inégalités produites par le marché sans perturber son fonctionnement. Ce mécanisme est proposé sous des formes variées reflétant des inspirations politiques contrastées, des plus libérales (impôt négatif) aux plus solidaristes (revenu d'existence). L'allégement des charges sur les bas salaires s'inscrit dans la même logique d'utilisation de la fiscalité pour faciliter la diversification des formes d'activités et accroître la liberté des entreprises dans la distribution des revenus primaires(9).

14) Le développement de la formation initiale et continue, sous-tendu par l'affichage d'un objectif d'égalité des chances et d'amélioration de l'"employabilité" de l'ensemble de la population vient compléter cette stratégie sociale du libéralisme : la justice sociale est traduite en terme d'égalisation des positions de départ entre les individus participant à la compétition économique. Comme on le verra au chapitre 7, l'idée d'égalité des chances et celle de transfert compensatoire se complètent : selon le nouveau concept de la politique sociale, l'État devrait agir en amont sur les conditions de la compétition économique (par la formation), et en aval (par la fiscalité et la redistribution) en interférant le moins possible avec le fonctionnement des marchés. On pourrait caractériser cette nouvelle conception du social par le fait qu'elle accorde une priorité absolue à l'efficacité économique et qu'elle tend à réduire la solidarité à la lutte contre les inégalités sociales les plus criantes et les plus "inéquitables" (celles qui heurtent le plus visiblement le sens commun de la justice).

 

Une domination idéologique sans partage

15) le libre-échange et la dérégulation s'imposent comme l'idéologie officielle des instances de coopération économique internationale. La construction européenne s'effectue sous le signe de la libéralisation des échanges et de l'ouverture de tous les marchés (y compris les marchés publics) à la concurrence.

16) Les forces sociales qui s'opposaient au pouvoir du capital dans la sphère productive (le "mouvement ouvrier") s'affaiblissent ou renoncent à contester globalement sa logique.

 

Concurrence, allocation optimale des ressources et monétarisation

Marché et monnaie, dualité et convergences

Les trois termes monétarisation, marchandisation et financiarisation ne sont évidement pas synonymes : l'argent circule dans les bureaucraties et les organisations non marchandes. Dans un pays comme la France, une part importante de l'économie monétaire (dont le champ coïncide avec celui du salariat) produit des services non marchands (hôpitaux, écoles, etc.). Le coeur du projet du socialisme démocratique était d'ailleurs de limiter le règne du marché sans s'opposer à celui de l'argent (socialisation de la production, privatisation de la consommation). Cette dualité peut s'interpréter comme le reflet d'une contradiction logique plus profonde entre l'ordre monétaire et le marché. La monnaie est une réalité politique, qui ne peut exister et jouer son double rôle de réserve de valeur et d'instrument d'échange sans l'intervention normative et régulatrice d'un institut d'émission. Qu'elle soit ou non directement fixée par un gouvernement démocratiquement élu, il y aura toujours une politique monétaire. D'ailleurs, les billets véhiculent l'image de la puissance nationale, à travers l'effigie des souverains et des grands hommes (Pascal, Napoléon, Cézanne, Gustave Eiffel). Les Allemands ne seraient pas autant attachés au Mark s'il ne matérialisait pas une part de leur identité collective. En contradiction apparente avec cet ancrage politique de la monnaie, la déréglementation financière est sous-tendue par le projet utopique d'établir un système totalement autoréférentiel dans lequel le marché est le seul garant de la valeur des droits économiques individuels. En se fondant sur cette dualité, André Orléan va jusqu'à dire que "finance et monnaie sont en conflit direct dans leur prétention commune à représenter la totalité marchande, la première (...) par le seul jeu des marchés, la seconde en tant que construction symbolique exprimant une communauté de valeurs" (10). Cependant, sans nier cette dualité principielle, l'essentiel est, de mon point de vue, que les logiques monétaires et financières sont vouées à converger sous l'effet de leur propre logique.

L'autonomisation conjointe de la fonction monétaire et des mécanismes de marché par rapport au politique (qui ressort nettement de la lettre du traité de Maastricht, cf. infra), ne doit pas grand chose aux excès de l'idéologie libérale. Elle exprime tout simplement une nécessité interne au développement de l'économie monétaire et à l'internationalisation des échanges. Dans une économie mondialisée, la stabilité monétaire devient une absolue nécessité. Les politiques monétaires n'ont plus qu'à s'aligner sur une même norme mondiale, et les institutions monétaires se "fonctionnaliser" au service du bon fonctionnement des marchés. Loin d'être en contradiction, les marchés et les institutions monétaires n'existent que dans leur mutuelle détermination. Sans marchés suffisamment étendus, la monnaie perd toute valeur (comme le rouble de l'ancienne Union soviétique). Réciproquement, les institutions monétaires jouent un rôle essentiel dans le règlement des crises financières (on l'a vu récemment avec les interventions du FMI en Asie), et, d'une manière plus générale, en tant qu'acteurs centraux du processus de globalisation. En un sens, cela prouve que les prétentions autoréférentielles de l'idéologie libérale sont infondées, et que, comme le dit Orléan "La confrontation des opinions privées, sans autorité extérieure qui l'informe, ne construit pas une référence capable de régler le développement économique" (idem). Mais, dans un autre sens, cela tend à prouver que le marché et l'ordre monétaire sont de facto considérés par les démocraties libérales comme des formes supérieures du bien commun qui doivent être placées sous la garde d'autorités publiques supra-nationales. L'autonomisation croissante de la monnaie et son instrumentalisation au service du marché n'est nullement synonyme d'une "privatisation" de la monnaie : elle relève plutôt d'une conception libérale de la sphère publique de laquelle les français ne sont guère familiers. A certains égards, il n'est pas plus choquant d'autonomiser la fonction monétaire que la fonction judiciaire. L'une comme l'autre sont des fonctions structurellement nécessaires à la continuité de la vie sociale, qui doivent être régies par des normes stables et autonomes, partiellement protégées des soubresauts de la vie politique démocratique. Sans préjuger de la viabilité à moyen terme de cette conception, la neutralisation de la monnaie doit donc être pensée en termes fonctionnels, dans une logique de séparation des pouvoirs, comme un prolongement logique de l'accroissement du rôle de l'argent. Si l'on veut que celui-ci étende sans cesse sa médiation entre les individus, par delà les générations et les frontières politiques, il n'est d'autre solution que de spécialiser la fonction monétaire afin de mettre la valeur de l'argent (c'est à dire le pouvoir d'achat des signes monétaires) à l'abri des aléas de la conjoncture économique et politique.

Pour en revenir à des considérations plus sociologiques, contentons-nous d'observer que l'usage croissant de la monnaie et l'extension de la concurrence marchande vont de pair. Comme la liste ci-dessus cherche à le suggérer, les processus de monétarisation, de marchandisation et de financiarisation s'inscrivent de manière convergente dans une même dynamique d'accroissement du rôle social de l'argent. Soit parce qu'ils étendent le domaine de la médiation monétaire (les circonstances où l'argent intervient), soit parce qu'ils renforcent le rôle de l'argent comme critère d'évaluation (des activités, biens, ressources ou personnes) et donc de décision. Soit encore, de manière plus indirecte, parce qu'ils participent (sans que ce soit forcément leur objectif) à l'intensification de la concurrence économique entre les individus, les entreprises ou les territoires.

Monétarisation et déréglementation se renforcent mutuellement

Il peut paraître artificiel, voire intellectuellement malhonnête, d'amalgamer des phénomènes aussi différents. Certains ont un caractère manifestement pathologiques (par exemple la précarisation du travail ou la marchandisation du corps humain) tandis que d'autres, au contraire, reflètent des évolutions que l'on peut juger éminemment souhaitables. Ainsi, l'introduction d'une certaine dose de mécanismes de marché dans le secteur public constituerait certainement un progrès par rapport à des fonctionnements bureaucratiques qui génèrent beaucoup d'inefficacité et de frustrations. De même, l'intégration plus poussée de la protection sociale et de la politique de l'emploi apparaîtra à beaucoup comme un progrès. En fait, bon nombre de réformes largement consensuelles au sein de l'élite éclairée de notre pays s'inscrivent, délibérément ou non, dans un processus général de monétarisation-marchandisation de la société. Avant même d'évaluer les effets sociaux de ces diverses formes de monétarisation, il convient d'insister sur le fait qu'elles font système, c'est à dire qu'elles procèdent d'une même logique et qu'elles se renforcent mutuellement. Pour commencer par le plus évident, le fonctionnement des différents marchés est interdépendant : le développement du commerce international appelle la libre circulation des capitaux, et le fonctionnement plus concurrentiel de l'économie mondiale commande la dérégulation des marchés internes (y compris le marché du travail). Ce lien entre globalisation et déréglementation s'impose comme une contrainte de fait, mais il a également un caractère politique et idéologique, car, comme le note Jean-Paul Fitoussi, "les gouvernants sont soumis à la pression externe de leurs pairs et ne peuvent, sous peine de risques graves, ignorer le modèle dominant du moment". Insensiblement, et quelle que soit leur inspiration doctrinale, ils se voient donc "contraints d'oeuvrer pour accroître le périmètre du marché (par la privatisation) et son efficacité (par la dérégulation)" (11).

Le lien entre l'intensification de la concurrence marchande et l'extension du rôle social de l'argent est moins facile à établir précisément, quoiqu'assez intuitif. On peut l'illustrer par quelques enchaînements typiques :

1) L'enchaînement le plus évident est le suivant : la forme monétaire de l'échange favorise la concurrence parce qu'elle facilite les comparaisons et affaiblit le caractère personnel de la transaction. Dans la mesure où, comme le dit Simmel (cf. chapitre précédent), il "incarne la fonction d'être échangé", l'argent appelle le marché. A cet égard, le caractère instantané des transactions monétaires informatisées constitue un trait essentiel de la globalisation. Elle s'inscrit d'ailleurs dans un processus plus large de mise en communication qui annule les distances et institue un temps mondial unifié, indissociable de la mondialisation des échanges économiques.

2) En sens inverse, la concurrence marchande accélère la monétarisation. L'intensification de la pression compétitive sur les individus, les entreprises et les territoires les pousse à optimiser l'utilisation des ressources dont ils disposent. Les entreprises se consacrent aux productions qu'elles maîtrisent le mieux, les individus cherchent à tirer un avantage financier maximal de leurs compétences les plus rares, les productions agricoles se concentrent sur les terres les plus fertiles, etc. Il en résulte une dynamique de spécialisation, et, par voie de conséquence, de développement des échanges marchands. Ce mécanisme de valorisation des avantages comparatifs, moteur du développement des échanges commerciaux, s'applique également à l'activité des individus. On peut s'attendre à ce que l'habitude prise dans le travail d'optimiser l'usage du temps contamine l'ensemble de la vie. Les travailleurs stressés qui doivent lutter en permanence pour conserver leur position professionnelle ont moins de motivation et d'énergie à consacrer à d'autres formes d'échange social (sauf s'ils y trouvent un plaisir particulier) : ils ont davantage recours aux services marchands pour se simplifier la vie quotidienne, et à des loisirs "clés en main" dont la consommation implique moins d'effort et de contrainte (12).

On notera au passage que le processus de spécialisation qu'implique la recherche d'une allocation optimale des ressources économiques présente potentiellement deux types d'inconvénients. Le premier est d'entraîner une dévalorisation de ressources sociales insuffisamment productives, ce qui peut être grave lorsque ces ressources sont aussi des valeurs personnelles ou des structures du monde vécu : c'est le paradigme de la mise en friche, que l'on peut appliquer aux compétences individuelles (les savoir-faire inutiles du chômeur) aussi bien qu'aux territoires. Le second danger, autre visage du précédent, est de réduire la diversité des formes sociales - modes de vie et d'organisation, activités, traditions culturelles - mobilisées dans la production économique. Un pays qui, pour des raisons d'avantage comparatif, se consacrerait uniquement à l'élevage du mouton, ne pourrait offrir à ses enfants qu'une gamme réduite de métiers, et verrait son stock de compétences et sa vie sociale s'étioler. En règle générale, la diversité des savoir-faire et un certain degré d'autosuffisance ont une valeur en soi, dont la prise en compte s'oppose au principe d'allocation optimale des ressources.

3) Les processus de monétarisation-marchandisation se propagent au sein des organisations et des systèmes sociaux, suscitant à tous les niveaux des comportements qui, à leur tour, les renforcent. Pour ne prendre qu'un exemple, le financement de l'audiovisuel par des recettes publicitaires oblige les chaînes de télévision à tout faire pour accroître leur audience (plutôt que, par exemple, rechercher l'estime de la critique et des milieux professionnels). Confrontées à leur tour à cet impitoyable impératif commercial, les vedettes de l'audiovisuel ne se contentent plus de jouir de leur notoriété, mais exigent désormais de celle-ci une traduction financière immédiate.

 

L'extension des mécanismes de marché au sein de la sphère économique

Est-ce à dire que rien ne saurait faire obstacle au rouleau compresseur de la monétarisation-marchandisation ? L'argent n'est pas seul sur la scène sociale, et il doit toujours compter avec d'autres raisons de vivre, d'autres forces d'attraction ou de répulsion entre les individus, d'autres mécanismes de coordination, de médiation et de socialisation, et, enfin, d'autres principes de jugement et d'évaluation (c'est à dire, d'autres valeurs). Ce pluralisme des valeurs et des fonctionnements sociaux est essentiel : c'est lui qui, en définitive, garantit le caractère démocratique de la société. Une société dans laquelle un principe unique de rationalisation et de régulation des conduites humaines s'imposerait au détriment des autres serait, au sens propre du terme, une société totalitaire. Quelle nouveauté, donc, justifie le diagnostic d'une domination sans précédent de l'argent ? La diversité des valeurs est-elle menacée ? Au niveau motivations intimes de chaque être humain, pas vraiment. Quittant un instant l'analyse sociale pour l'introspection (qui n'est pas toujours le plus mauvais moyen d'accéder à la réalité), nous pouvons facilement nous convaincre que l'argent ne suffit pas au bonheur et, en général (sauf ceux chez qui la passion de l'argent revêt un caractère véritablement pathologique), celui-ci a le visage concret des êtres qui nous sont chers, de l'ambition professionnelle, de nos hobbies ou de nos engagements sociaux. Au niveau de l'ensemble social, cependant, le problème se pose de manière différente : nous ne manquons certes pas de passions collectives (13), mais la demande de "supplément d'âme" qui s'exprime en certaines occasions ne trouve guère à s'ancrer dans le fonctionnement ordinaire de la société. À l'échelle de la nation, les émotions et la raison vivent une vie séparée, aucun principe de rationalité collective n'étant actuellement en mesure de rivaliser avec la froide domination du marché, et aucune coalition d'intérêt n'étant en mesure de contester ses prétentions. Le problème auquel nous n'allons cesser de revenir dans ce livre est le suivant : les mutations récentes de l'économie et de la société ont pour effet de modifier la configuration des forces qui s'opposent à la domination de l'argent. De puissants mécanismes de limitation et de contestation de la logique marchande se sont affaiblis, tandis que les nouvelles contradictions qui émergent ou s'aggravent ont du mal à s'exprimer dans le champ politique. Telle est, me semble t-il, l'une des causes les plus profondes du désenchantement de la démocratie : accaparée par une économie qui a cessé d'être un terrain d'affrontement de projets contradictoires, elle est désertée par les passions collectives.

 

Marché et réseaux

Les frontières du marché passent à l'intérieur de la sphère monétaire. Non seulement parce que des salariés (en grand nombre) produisent des services non marchands, mais aussi, plus largement, parce que la sphère des activités productives est régie par d'autres principes d'organisation et de "justification" (14). Le fonctionnement des entreprises repose sur des rapports hiérarchiques, conventions collectives, grilles de qualification, cultures de métiers, normes techniques, etc., en bref, un ensemble de "formes sociales" dont la rigidité s'oppose en tout point à la transparence et à la fluidité du marché. Les travailleurs salariés sont en principe soumis à une "obligation de moyen" (bien faire ce qu'on leur demande), et non à une obligation de résultat financier. Qui plus est, les marchés réels eux-même sont toujours imparfaits, segmentés, encadrés par des normes et surveillés par des institutions régulatrices. Cependant, parmi les faits et tendances que l'on vient de rappeler, un certain nombre traduisent un processus de monétarisation interne à la sphère économique elle-même. La financiarisation de l'économie, les nouvelles formes d'organisation productive ou la marchandisation du travail impliquent, à des titres divers, la substitution de mécanismes de marché à d'autres principes de régulation (principe hiérarchique, négociation entre groupes sociaux, normes de caractère conventionnel ou juridique). Bien entendu, on ne manquera pas de faire remarquer que le marché n'est pas tout et que l'intervention publique conserve un rôle important dans le fonctionnement de l'économie. Mais, comme on essaiera de le montrer, cette intervention est de plus en plus subordonnée à la logique marchande, celle-ci constituant désormais le seul moteur du développement économique.

La mondialisation et le développement des nouvelles technologies de l'information jouent un rôle essentiel dans cette avancée du principe marchand. La mondialisation est le facteur principal d'intensification de la concurrence et les NTI ont contribué à la transformation des organisations productives. La commodité et le faible coût des échanges d'information facilite la coordination décentralisée, l'autonomisation, la contractualisation et/ou la mise en concurrence des petites unités et des individus. Partout, le réseau s'impose comme l'espace de la coordination, de l'initiative et de la créativité, en lieu et place de l'organisation hiérarchisée. Le réseau, certes, n'est qu'une configuration formelle qui ne prédétermine en rien la nature des relations et flux d'échanges entre ses membres. Ceux-ci n'ont pas forcément un caractère marchand (à l'exemple des réseaux de chercheurs). Cependant, par bien des aspects, le réseau est en phase avec la logique du capitalisme libéral :

"Les réseaux sont parfaitement appropriés à une économie de type capitaliste reposant sur l'innovation, la globalisation et la concentration décentralisée ; aux emplois, aux travailleurs et aux entreprises reposant sur la flexibilité et l'adaptabilité ; à une culture de la déconstruction et de la reconstruction sans fin ; à un système politique conçu pour traiter instantanément des valeurs et des humeurs publiques changeantes ; à une organisation visant à la négation de l'espace et à l'annihilation du temps (15)"

Le paradigme du réseau jouit d'un préjugé favorable dans notre climat culturel, bien qu'il soit en contradiction frontale avec la logique politique de la représentation et de la souveraineté. En un sens, le réseau incarne une certaine idée de la démocratie comme processus d'auto-organisation fondé sur la liberté individuelle, mais, dans un autre sens, il en est la négation même. L'auto-détermination politique s'opère dans un espace de débat ouvert à tous, par des procédures formelles de représentation et de prise de décision. Le réseau, lui privilégie l'informel et la diversité, au prix d'une acceptation de l'opacité et des inégalités. Autre différence, la vie politique induit une structuration du temps (échéances électorales, etc.), tandis que le réseau crée un temps continu (tout y est évolutif). La double opposition organisation hiérarchisée/réseau, régulation politique/régulation marchande, fournit une grille d'interprétation de l'impact politique des mutations économiques.

 

L'Euro, nouveau pilier de l'ordre monétaire

Revenons-en à un point délicat, déjà abordé plus haut : ce que l'on appelle ici "monétarisation" affecte la nature même de la monnaie. La réduction de l'espace entre le monétaire et le marchand, qui ressortit des mutations de la sphère productive, se révèle également dans la subordination de la monnaie au fonctionnement des marchés.

Commençons par un constat simple : la globalisation a eu pour effet de mettre les politiques monétaires et budgétaires (sauf, dans une certaine mesure, celles des États-Unis) sous la surveillance des marchés, d'où est résulté fort logiquement une généralisation des politiques budgétaires et monétaires restrictives (les épargnants n'aiment pas l'inflation, et le font savoir aux gouvernements tentés par le laxisme). L'unification monétaire européenne, certes, créera les conditions objectives d'une politique monétaire un peu plus expansionniste (16). La doctrine officielle de la France est que l'Euro sera mis au service d'une politique keynésienne favorable à la croissance (17), mais cette interprétation est loin d'être partagée par les autres pays. En réalité, la doctrine qui a été officialisée par le traité de Maastricht est parfaitement claire : "L'objectif principal du SEBC. (système européen de banques centrales) est de maintenir la stabilité des prix" (article 105). Toutes les fois qu'un autre objectif est évoqué (croissance, etc), le traité prend soin d'ajouter "sans préjudice de l'objectif de stabilité des prix". On a donc une hiérarchisation sans équivoque des objectifs. La stabilité des prix a tous les caractères d'une norme, et la Banque centrale européenne pourra à bon droit s'appuyer sur le texte du traité pour accorder une priorité absolue à la lutte contre l'inflation. A la limite, le rôle du Président de la Banque centrale ne sera comparable à celui du gardien du mètre étalon de Sèvres.

En un sens, cependant, les gouverneurs de banques centrales, comme les juges, font de la politique, au sens où ils arbitrent en situation d'incertitude entre des préoccupations et intérêts sociaux contradictoires. Pour être plus précis, ils exercent une fonction publique, au service d'un bien commun (en l'occurrence la capacité de médiation de la monnaie). Si l'on admet que la monnaie est une fonction spécialisée qui doit être gérée indépendamment de la politique économique, les arguments qui justifient la séparation du pouvoir judiciaire et du pouvoir politique valent également pour l'autonomisation du pouvoir monétaire. De fait, cette spécialisation des fonctions est au coeur de la logique du traité de Maastricht : la stabilité des prix est quasiment élevée au rang de principe constitutionnel, et une cloison étanche est posée entre la politique monétaire et les autres aspects de la politique économique. D'ailleurs, contrastant avec le rappel insistant de l'objectif de lutte contre l'inflation, aucune indication n'est fournie par le traité sur les objectifs de la politique de change (quelle parité avec le Dollar ?). Cette conception de la monnaie, qui tourne le dos à toute utilisation de la politique monétaire à des fins de soutien de la croissance, est indissociable du choix de s'en remettre à la concurrence marchande comme seul moteur du développement économique.

" Le SEBC [les États membres et la communauté] agit conformément au principe d'une économie de marché ouverte où la concurrence est libre, en favorisant un allocation efficace des ressources".

L'expression "allocation efficace des ressources" est particulièrement importante dans ce contexte. Si on la prend au pied de la lettre, elle s'applique au facteur travail (qui pour tout économiste, est bien une "ressource"), et implique une mobilité accrue des personnes au sein de l'Union. L'unification monétaire facilitera les échanges et les comparaisons de prix entre les pays, d'où une intensification de la concurrence et une dynamique de spécialisation des territoires qui se heurtera à la faible mobilité du facteur travail. Si le scénario de l'après-Euro reste incertain (quel rapport au Dollar ? quelle autonomie pour les politiques fiscales et sociales nationales ? quelles conséquences en terme d'emploi ? quelles réactions des opinions publiques en cas de crise ?), il ne fait guère de doute que l'on assistera dans un premier temps à une concurrence accrue au sein de l'Euroland. Si la croissance est au rendez-vous, les consommateurs seront satisfaits et on voit mal quelles forces politiques pourraient s'opposer à une dynamique qui conduit tout droit un alignement sur le plus libéral et le "moins disant fiscal". Comme le résume fort bien l'économiste allemand Fritz Scharpf, "un tel processus est susceptible de rendre l'Europe encore un peu plus conforme à l'idéal néolibéral, où les choix politiques sont strictement subordonnés aux exigences de la concurrence économique (18)".

Si la perspective qui sous-tend le traité de Maastricht est dépourvue d'ambiguïté, sa mise en oeuvre pourrait révéler bien des surprises. Différents événements pourraient faire dévier l'Union européenne de son orientation purement libérale et transformer l'Euro, par la force des choses, en instrument d'une volonté politique commune. Mais ces scénarios de retour du politique sont des scénarios de crise. On pense d'abord à une aggravation de la crise financière, qui imposerait aux banquiers centraux de faire passer le sauvetage du système bancaire et le soutien de la croissance avant la stabilité monétaire, mais les risques de déséquilibres territoriaux générateurs de crise sociale ne sont pas moins préoccupants. Les problèmes de l'ex Allemagne de l'Est illustrent la difficulté de faire converger des zones économiques inégalement développées (19), sauf à augmenter considérablement les transferts entre les riches et les pauvres, ce qui n'est pas précisément le but recherché. Si l'un des pays de l'Union doit affronter des difficultés particulières provoquant un dérapage des dépenses publiques, l'hypothèse la plus probable est que l'on oubliera le pacte de stabilité ou que les autres pays accepteront de l'aider, mettant ainsi le doigt dans l'engrenage du fédéralisme fiscal.

 

Neutralisation de la monnaie et objectivation de la fonction monétaire

Il n'en demeure pas moins que le traité de Maastricht, tentative avouée d'autonomiser de la monnaie par rapport aux aléas de la vie démocratique, participe de la promotion de l'argent comme rapport social neutre et universel. En ce sens, il est typique de la convergence entre le monétaire et le marchand qui sert de fil conducteur à notre réflexion. Bien entendu, le fondement de l'ordre monétaire est et demeurera politique. Il faut bien qu'existe quelque part une institution soutenue par des États souverains chargée 1) d'émettre des billets de banque et de garantir leur valeur et 2) de gérer par le biais des taux d'intérêt la tension entre les deux fonctions principales de la monnaie, à la fois réserve de valeur et moyen de financement de la croissance économique. En pratique, toutefois, le fonctionnement complexe de ce système est largement opaque pour les acteurs économiques, et seule s'impose à eux l'objectivité apparente du signe monétaire, résultat d'une spécialisation de la fonction monétaire (20). La confiance dans la monnaie conditionne le développement des échanges dans une économie mondialisée, et, inversement, l'intériorisation par les agents de la logique marchande renforce la légitimité du rapport monétaire. L'attachement à l'indépendance de la monnaie par rapport aux gouvernements et la foi dans les vertus du marché sont une seule et même chose. La meilleure politique monétaire est celle dont on oublie l'existence parce qu'elle ne parasite pas les signaux économiques envoyés par le marché. Les prix constatés doivent informer aussi exactement que possible sur la valeur d'échange des biens offerts aux acheteurs.

L'autonomisation de la monnaie s'accompagne d'une épuration de son concept. Elle tend à devenir une pure fiction, "l'âme du jeu", comme le dit Maurice Bellet (21). Les nouvelles techniques utilisées pour véhiculer l'argent parachèvent un mouvement séculaire de dématérialisation et de d'abstraction. Il y a encore quelques décennies, il était tenu pour évident par beaucoup que la convertibilité des monnaies en or était la seule garantie possible de la viabilité du système monétaire. La fin de la convertibilité du dollar a marqué une étape importante, en montrant que le caractère conventionnel de sa valeur ne l'empêchait nullement de jouer son rôle de monnaie de réserve. Désormais, la nature informationnelle et opérative de la monnaie s'impose avec davantage d'évidence. A l'origine, l'argent tirait sa valeur de ce qu'il était censé représenter, réellement (l'or) ou symboliquement (la garantie politique de la validité des transactions marchandes). Désormais l'argent existe de lui-même comme une réalité suffisamment centrale dans l'ordre social pour supporter l'abstraction croissante de sa signification substantielle :

"Si l'on considère un billet de banque, on peut constater qu'il se présente encore comme un symbole politique, marqué par le rôle fondateur et régulateur de l'État (...) Utiliser un billet de banque, c'est encore s'inscrire dans l'espace politique de la représentation. Au contraire, avec le chèque, puis la carte bancaire, etc., on passe à un autre type de transaction. La médiation étatique disparaît. Chacune des parties est identifiée par un nom propre : le banquier, le porteur, le bénéficiaire. On sort ici de l'échange monétaire proprement dit, pour entrer dans les opérations sur les valeurs (...) On passe ainsi d'une notion représentationnelle de la valeur à une notion opérative (22)".

Cette évolution traduit bien l'accroissement de la légitimité de l'argent comme fonction abstraite, comme support contingent d'une "valeur en soi" qui fait corps avec le marché et dont les utilisateurs peuvent oublier qu'elle a un fondement politique. C'est désormais à partir de l'argent que se définissent les autres valeurs, et non plus l'inverse.

 

Notes

(1) "Il y a quelques années, semble t-il, qu'une page a été tournée. "On ne tire plus sur les riches, aujourd'hui. On ne les montre plus du doigt", écrivait en 1986 Franz-Olivier Gisbert dans un numéro du Nouvel observateur consacré aux grosses fortunes. "Bonne nouvelle, l'argent est enfin devenu fréquentable", proclamait peu après Georges-Marc Benamou dans le magazine Globe. Au même moment, Le Figaro-Magazine publiait un dossier ("Pour les Français, l'argent n'a plus mauvaise odeur") assorti d'un sondage Sofres, où l'on apprenait entre autres que l'argent représente désormais la liberté pour 58% des français, le bonheur pour 45%, mais l'égoïsme seulement pour 22%" (Alain de Benoist, présentation du numéro 12 de la revue Krisis, "L'argent", octobre 1992).

(2) Dans les premières pages de L'argent fou (Grasset, 1990), Alain Minc a de bonnes formules pour décrire le mélange d'hypocrisie et de vertu qui caractérisait la relation traditionnelle des Français à l'argent : "Hypocrite parce qu'une économie de marché ne saurait faire abstraction de l'argent. Vertueux car des centaines de hauts fonctionnaires, des millions de fonctionnaires subalternes, de même que des millions de salariés du secteur privé se sont dévoués pendant des décennies au nom d'objectifs immatériels. Intérêt général pour les uns, passion de l'entreprise pour les autres : ni les efforts ni les sacrifices ne se mesuraient par des avantages pécuniaires" (p. 12).

(3) Selon le mensuel Troc en stock de mai 1996, il existerait entre 800 et 1000 réseaux d'échanges locaux dans le monde, principalement dans les pays anglo-saxons (Canada, Etats-Unis, Royaume-Unis, Irlande, Australie), mais également au Pays-Bas, en Allemagne et en France. Ces systèmes visent à développer les échanges de services entre les membres du réseau grâce à une unité d'échange conventionnelle représentant une certaine quantité de travail.

(4) Le terme de "monétisation", "transformation en monnaie" selon le Grand Robert, n'a pas le sens sociologique que l'on donne généralement à "monétarisation".

(5) C'est à dire d'une perte de cohérence et d'effectivité des normes juridiques qui encadrent les relations entre le salarié et l'entreprise (en matière de conditions d'embauche, de licenciement, d'horaires, etc.).

(6) Les principaux axes de la "Nouvelle gestion publique" (New Public Management), doctrine promue par l'OCDE dans les années 80, qui a inspiré les réformes administratives dans de nombreux pays, est de développer systématiquement les "mécanismes de marché" (contractualisation, mise en concurrence) au sein du secteur public, et d'évaluer la qualité des services et des programmes en cherchant à mesurer leur "value for money" (traduire leurs résultats en termes monétaires).

(7) "Le corps humain, ses éléments et ses produits ne peuvent faire l'objet d'un droit patrimonial" "Aucun paiement, quelle qu'en soit la forme, ne peut être alloué à celui qui se prête au prélèvement d'éléments de son corps ou à la collecte de ses produits" (Loi du 29 juillet 1994).

(8) En Inde, "Les reins abondent parce que médecins et intermédiaires organisent la rencontre entre deux catégories de désespérés : les pauvres et les malades. Les vendeurs se recrutent parmi les villageois sans le sou, les habitants des bidonvilles, les tisseurs, les travailleurs manuels ou les belles filles ayant une dot insuffisante. Les acheteurs viennent d'Egypte, du Koweit, d'Oman et des autres pays du golfe ainsi que de l'immense classe moyenne indienne (...) le donneur, s'il n'est pas escroqué, recevra entre 1000 et 1500 dollars" (d'après The New York review of books cité par Courrier international du 6 au 13 mai 1998).

(9) La même logique de transfert financier compensatoire s'applique désormais aux territoires. Pour éviter que l'unification du marché européen ne se traduise par une augmentation du chômage dans les zones les moins dynamiques, on a crée les Fonds structurels, vaste mécanisme de transfert au profit des régions pauvres. La monnaie unique nécessitera vraisemblablement un renforcement de cette forme de solidarité économique (à l'instar de ce qui a été fait pour l'ex Allemagne de l'Est).

(10) "La monnaie privatisée ?", Alternatives économiques, hors-série n° 37, 3° trimestre 1998, p. 46.

(11) Jean-Paul Fitoussi, "L'idéologie du monde", Le Monde du 8/07/98.

(12) Cf. Daniel Mothé, L'utopie du temps libre, éditions Esprit 1998, p. 92.

(13) Que l'on pense à quelques événements récents : mort de Diana, coupe du monde de football, journées mondiales de la jeunesse, "marche blanche" en Belgique.

(14) Cf. Boltanski et Thévenot, De la justification, Gallimard 1991.

(15) Manuel Castells, La société en réseau, Fayard 1998, p. 527.

(16) Pour au moins trois raisons : premièrement, compte tenu de la taille du marché européen, l'incidence de l'inflation importée sera moindre ; deuxièmement la demande intérieure agrégée de l'Euroland deviendra une variable plus décisive et sur laquelle il sera plus facile d'agir ; et enfin, troisièmement, les allemands ne seront plus en mesure d'imposer totalement leur point de vue.

(17) "L'Euro sera donc un facteur d'émancipation à l'égard des marchés financiers et de leurs contraintes et le gage d'une efficacité accrue des politiques économiques. Ceux qui, comme moi, n'ont pas jeté Keynes aux oubliettes ne peuvent que s'en réjouir" (D. Strauss-Kahn, Les Echos, 19/05/98). La résistance de la croissance dans l'"Euroland" fin 98, malgré la crise financière internationale, confère à cet argument une crédibilité certaine.

(18) Le Monde du 7/05/98.

(19) Le rapport Emerson, qui a servi de justificatif au traité de Maastricht, suppose qu'à moyen terme le marché assure automatiquement un équilibre satisfaisant de l'emploi et de la balance des paiements. "Si c'était vrai, les déviations subies par telle ou telle monnaie seraient purement transitoires, et il suffirait par conséquent d'attendre quelques mois pour que se fasse spontanément un retour à l'équilibre. Or cette conception est radicalement démentie par les faits" (Gérard Lafay, L'Euro contre l'Europe, Arléa 1997, p. 113).

(20) Ambiguïté qu'ont bien soulignée Aglietta et Orléan : "Le rapport monétaire dans sa reproduction implique l'occultation de ses conditions réelles d'émergence. Il doit propager une confiance absolue quant à sa légitimité" (Aglietta et Orléan, Violence de la monnaie, Economica 1982, p. 64).

(21) Op. cit. p. 51.

(22) Jean-Joseph Goux, "La monnaie : l'abstraction même", Krisis octobre 1992, p. 21.

 

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